«Les Français ont décidé cela seuls. Avec l'émergence du projet d'agglomération franco-valdo-genevoise, on veut croire qu'il s'agit là de la dernière manifestation d'une collaboration transfrontalière peu efficace.» Lorsqu'on lui parle de l'autoroute A41 Nord baptisée Liane (Liaison Annecy Nord Express), Christophe Genoud, chargé du domaine de la mobilité à l'Etat de Genève, est un brin exaspéré.

Tout comme le maire de Genève, Manuel Tornare, qui déplore le maillage autoroutier de part et d'autre du Salève: «A410 d'un côté, A41 Nord de l'autre, autant de bitume en si peu d'espace, c'est moche, même si de réels efforts ont été consentis pour ne pas trop saccager la nature.» Emilie Flamand, députée verte au Grand Conseil, regrette elle aussi «le manque de coordination entre la France et la Suisse qui va nous compliquer la vie».

Car si le tronçon Annecy-Genève inauguré ce matin par le premier ministre français François Fillon va sans nul doute soulager les pendulaires qui gagneront jusqu'à une heure trente de trajet, il risque, faute de mesures d'accompagnement, d'engorger un réseau routier genevois déjà proche de la saturation.

N'en déplaise à Adelac, le constructeur et concessionnaire de Liane, qui table sur une stabilité du nombre de passages quotidiens à la douane de Bardonnex (25000 actuellement) et mise sur une augmentation «en douceur» du trafic (pour atteindre 35000 véhicules en 2020), le flux frontalier pourrait s'accroître beaucoup plus rapidement. C'est en tout cas ce que laisse entendre Xavier Charvet, le directeur délégué de l'Agence nationale pour l'emploi de Haute-Savoie. «Par un effet d'anticipation remarquable, note-t-il, l'ouverture de Liane profite d'ores et déjà à l'emploi transfrontalier. Le nombre de travailleurs frontaliers vient en effet de battre un nouveau record en passant la barre des 64000 permis G (+ 0,6% en octobre, +7,5% en un an ndlr). Face à la crise et à la montée du chômage en Haute-Savoie (1049 nouveaux demandeurs d'emploi en octobre), le moteur tracteur de la Suisse a toujours du répondant», poursuit-il.

«Le dernier dinosaure»

Et l'A41 Nord, en dépit de sa cherté (8,50 francs les 18,8 km), pourrait ainsi ratisser très large, jusqu'au bassin chambérien, désormais directement relié à la Suisse par un ruban de bitume rapide. Le problème est que rien n'a été prévu pour contenir la prochaine vague de véhicules, ce qui horripile Thierry Billet, le très remuant maire adjoint «vert» d'Annecy, pour qui cette autoroute est «le dernier dinosaure de la Haute-Savoie. L'A41 Nord, raconte-t-il, est un projet vieux de 20 ans qui, suite à un imbroglio politico-judiciaire, a été suspendu avant d'être tout à coup ranimé à coup de gros sous. Et pendant toute cette période, personne n'a pensé à l'emplacement éventuel d'un parking. On marche vraiment sur la tête.»

Français et Genevois ont réfléchi à un P+R à la barrière de Bardonnex. Mais en raison de son coût exorbitant, ce projet a été abandonné, selon Christophe Genoud. On envisage de se rabattre sur Neydens, non loin de la discothèque Le Macumba. De son côté, Jean-Luc Rigaut, le maire d'Annecy, étudie la construction de parkings à hauteur des diffuseurs de l'autoroute «afin de développer le covoiturage. Ça ne fera pas plaisir à Adelac, qui en chemin perdra un peu d'argent, mais il faut bien tenter quelque chose», dit-il.

Limite d'âge

Pour les pendulaires, le choix n'est pas large. Rejoindre Genève par le train depuis Annecy demeure une entreprise héroïque, tant le réseau ferré est atteint par la limite d'âge. Reste le bus. Français et Genevois se sont pour le coup parfaitement entendus. Ils ont activé une institution commune appelée GLCT (Groupement local de coopération transfrontalière) et les deux parties ont ainsi pu financer une navette d'autocars qui empruntera l'A41 Nord. Six allers par jour pour Genève, sept retours le soir au tarif Unireso, la communauté tarifaire de Genève.

Cela paraît toutefois nettement insuffisant. Le Conseil général de Haute-Savoie, qui n'a pas mis un sou dans Liane car l'ouvrage est entièrement privé, a promis, avec l'argent ainsi économisé, d'améliorer les transports en commun. Un premier geste dans ce sens serait d'accélérer la mise en place d'une desserte d'autocar par heure réclamée par les opposants au «tout voiture».