Genève

Les Genevois bénissent la laïcité

Par 55,1%, les citoyens ont accepté la loi, malgré une campagne très engagée de la gauche. La focalisation sur le port du voile dans les parlements a sans doute été déterminante

Ce n’est pas un raz-de-marée, mais un oui confortable que les Genevois ont offert à la loi sur la laïcité de l’État (LLE). Par 55,05%, ils ont accepté la loi dite «Maudet» qui ancre un principe constitutionnel. Genève est un cas à part en Suisse, avec Neuchâtel. Au bout du lac, la laïcité remonte à 1907. Ce dimanche, la participation s’est montée à 43,83%.

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«Le Conseil d’État est satisfait de ce résultat, affirme Pierre Maudet. Cette loi garantit la neutralité de l’État dans les affaires religieuses, elle protège la liberté de croyance mais favorise l’information, promeut le dialogue interreligieux et vise à garantir la liberté de culte et à renforcer la cohésion sociale.» La droite ainsi que les Églises soutenaient la loi, la gauche la combattait, avec les syndicats, des associations féministes et musulmanes. Pierre Vanek, député d’Ensemble à gauche, relativise la défaite: «Nous sommes modérément satisfaits. Nous n’avions convaincu que 25% du parlement, mais aujourd’hui 45% des citoyens.» La droite n’a pourtant pas mis une énergie folle à faire campagne, au contraire de la gauche, qui criait à une «loi liberticide et discriminatoire». En ligne de mire: le port de signes extérieurs religieux, interdits aux fonctionnaires en contact avec le public, ainsi qu’aux élus des législatifs cantonal et municipaux – une disposition rajoutée par le Grand Conseil.

Notre éditorial (favorable à la loi) du 5 février 2019: Oui, l’habit fait le moine

L’autogoal de la gauche avec la question du voile

Pour Jean Romain, député PLR, réduire le débat à la question du port du voile aura coûté cher à la gauche: «Elle a commis une erreur magnifique en réduisant le périmètre de la loi à ce sujet très émotionnel. Et Genève répond non aux signes convictionnels.»

Les Verts n’étaient pas en faveur du lancement d’un référendum mais l’ont soutenu. Nicolas Walder, président du parti cantonal, admet que «la focalisation sur la question des femmes voilées a été contre-productive, puisque l’émotionnel a pris le pas sur le rationnel, alors que cette loi pose un vrai problème en termes de droits humains».

L’élue qui embarrasse son camp

Les propos de la conseillère municipale meyrinoise Sabine Tiguemounine, qui porte le voile islamique, n’ont pas arrangé leurs affaires. L’élue verte avait affirmé à la Tribune de Genève qu’elle était favorable à ce que les enseignantes puissent porter le voile. Problème: le Tribunal fédéral avait donné raison au Département de l’instruction publique qui avait licencié une enseignante du primaire au motif qu’elle refusait de retirer son foulard.

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La victoire d’une association

Cette victoire doit sans doute beaucoup à l’activisme de l’association La laïcité, ma liberté. Avec un budget dérisoire de quelque 10 000 francs, cette association réunissant des personnalités de tous les bords politiques s’est démenée face à des référendaires très mobilisés: «Nous avons réussi à contrebalancer la mollesse des partis majoritaires, très peu investis, se félicite Pierre Gauthier, conseiller municipal en ville de Genève et président du Parti radical de gauche. Mais ce qui a porté le vote, c’est sans doute l’attitude des Églises, favorables. Quant aux musulmans genevois, ils ont donné un camouflet cinglant aux fondamentalistes qui pensaient pouvoir les représenter. Ils ne se sont pas laissés prendre en otage par les référendaires qui ont voulu transformer cette votation en plébiscite pour ou contre l’islam.»

La députée PLR Natacha Buffet-Desfayes, elle aussi membre de l’association, aurait espéré un résultat plus net: «J’en suis très heureuse cependant, car en face il y avait débauche de moyens financiers et médiatiques, et des outrances langagières.»

Un rapide retour du débat

À Genève, rares sont les affaires, ces derniers temps, qui se soldent définitivement dans les urnes. Il en ira de même pour la laïcité. Sentant souffler le vent de la défaite, Ensemble à gauche a déposé voici quelques jours un nouveau projet de loi qui omet le sujet qui fâche. Une attitude que Jean Romain qualifie de «harcèlement parlementaire des losers». «Ce projet de loi est voué à retourner là d’où il n’aurait jamais dû sortir, la poubelle», renchérit Pierre Gauthier. Une vue de l’esprit, à entendre la combativité d’Ensemble à gauche: «On ne va pas fermer la boîte et dire que cette affaire est réglée, rétorque Pierre Vanek. On ne peut pas interpréter ce résultat comme un oui à toutes les dispositions de cette loi. Le débat va continuer.» Au risque de lasser les citoyens? «La politique, c’est toujours considérer que les matchs se poursuivent», répond l’élu.

Ce nouveau projet de loi pourrait-il convaincre la gauche de repartir à l’assaut en le soutenant? «C’est possible, répond Nicolas Walder. Notre soutien dépendra de la façon dont l’État va appliquer cette loi, de manière rigoriste ou plus légère.» Ce n’est évidemment pas ce que souhaite l’UDC, qui promet de se montrer vigilant sur «la rigueur que montrera l’État, si d’aventure quelques femmes musulmanes s’entêtent à porter le voile sur leurs places de travail, que ce soit au sein de l’administration publique, du parlement ou des délibératifs communaux.» À première vue, les attentes de l’UDC pourraient être douchées par l’exécutif. Car le conseiller d’État Mauro Poggia promet un règlement d’application «pacificateur, le Conseil d’État ne pouvant balayer d’un revers de main les 45% de Genevois qui nourrissent des craintes». Concrètement, qu’entend-il par là? «Je réserverai la primauté des débats au Conseil d’État», répond-il.

Les Verts comptent sur un autre facteur pour adoucir cette nouvelle loi: le recours qu’ils ont déposé en justice pour contester la constitutionnalité de la LLE, s’agissant des signes extérieurs religieux des élus parlementaires. Le Conseil d’État estime que la loi pourrait être mise en vigueur tout en suspendant l’objet incriminé jusqu’à ce qu’il soit jugé. Un deuxième recours porte, lui, sur l’entier de la loi. L’exécutif espère que la Chambre constitutionnelle se déterminera assez rapidement, «même s’il n’y a pas d’urgence». Le débat n’est donc pas encore soldé, malgré la souveraineté populaire.


Deux opinions

La loi sur la laïcité de l’État est bonne pour Genève

Non à une loi sur la laïcité discriminatoire

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