Sarah, Franco-Suissesse domiciliée à Genève, se rend en France voisine «depuis toujours» pour ses «soins de routine». Comprenez le gynécologue, l’ophtalmologue et le dentiste. «Je paie déjà 400 francs d’assurance maladie par mois, je ne peux pas, en plus, payer des sommes énormes pour de simples contrôles», explique la jeune femme de 28 ans. Récemment, son dentiste, installé dans un cabinet à Ambilly, lui a traité deux caries pour moins de 100 euros et effectué un détartrage complet à 60 euros. Le tout payé cash.

Lire aussi: Echappatoire à la cherté suisse, le tourisme dentaire prospère

Comme Sarah, de nombreux Genevois optent pour cette solution financièrement avantageuse. S’il n’existe pas de statistiques officielles sur le nombre de patients qui soignent leurs dents en Haute-Savoie ou dans l’Ain, un tour d’horizon des nombreux praticiens installés le long des quelque 100 kilomètres de frontière donne une idée de l’ampleur du phénomène. Au cabinet dentaire Mon Idée, situé à proximité de la douane éponyme, chacun des quatre dentistes reçoit environ 25 patients par jour: parmi eux, dix sont Suisses. Au cabinet dentaire du docteur Joannis, à Gaillard, la moitié de la clientèle vient de Suisse. Ce taux s’élève même à 65% pour le cabinet dentaire d’Archamps.

Lire encore: Ces Suisses plombés par leurs frais dentaires

«Le choix est clair»

Sur leur site internet, tous vantent leur proximité avec Genève. Et s’ils n’ont pas le droit d’afficher leurs tarifs en ligne, le bouche-à-oreille a fait le travail pour eux. Des tarifs compétitifs jusqu’à trois fois moins chers qu’en Suisse. C’est un devis jugé «exorbitant» qui a convaincu Aline, enseignante genevoise de 29 ans, de passer la frontière pour se faire enlever les dents de sagesse en 2010. «A Cessy, à quinze minutes de Versoix, un dentiste a proposé de m’extraire quatre dents en deux fois pour 500 euros. En Suisse, la même intervention m’aurait coûté 2000 francs. Le choix est clair.» Satisfaite du «service impeccable», Aline retourne le voir chaque année pour un détartrage. «Récemment, j’ai voulu le recommander à une amie, mais il ne prend plus de nouveaux patients.»

Selon un sondage de l’institut Demoscope, commandé par la Société suisse des dentistes en 2018, 22% des Suisses ont déjà consulté à l’étranger. Présenté par les initiants comme une conséquence de la cherté des soins en Suisse, le tourisme dentaire ne semble pas inquiéter les praticiens genevois, qui s’opposent par ailleurs à la création d’une assurance obligatoire. «On vit avec depuis trente ans», lâche Martine Riesen, présidente de l’Association des médecins-dentistes de Genève (AMDG). «Le flux de patients va dans un sens comme dans l’autre. Il ne faut pas oublier qu’à l’étranger les standards ne sont pas les mêmes. Beaucoup de patients en reviennent.» A ses yeux, la véritable concurrence réside surtout dans l’augmentation du nombre de dentistes étrangers à Genève depuis les accords bilatéraux. Selon le registre du Département de l’emploi et de la santé, 578 médecins-dentistes exercent actuellement dans le canton, dont 427 possèdent leur autorisation depuis 1999.

Recrutement de patients

Installé dans son cabinet privé depuis 1998, le parodontologue Hrvoje Jambrec, par ailleurs vice-président de l’AMDG, s’accommode lui aussi d’un phénomène qu’il juge en légère augmentation. «Ce qui est nouveau, c’est surtout la présence de cabinets étrangers qui ont des bureaux à Genève et qui tentent de vendre des traitements dentaires à l’étranger, en Hongrie, en Croatie ou en Espagne, en pratiquant un marketing agressif.»

A ses yeux, les Suisses qui partent se soigner à l’étranger le font particulièrement pour des traitements importants, des soins lourds tels que la chirurgie, les implants, les traitements de confort (remplacement et réhabilitation dentaire) ou encore l’orthodontie. «Or, aucune de ces interventions ne serait concernée par une éventuelle assurance dentaire, qui ne couvrirait que les soins de base.»

Concurrence biaisée

Il insiste par ailleurs sur le manque de qualité: «Chaque semaine, je reçois un patient soigné en France ou ailleurs, qui revient avec un problème lié au traitement effectué. C’est parfois très simple à régler, parfois très compliqué.» Globalement, il juge la qualité d’exécution inférieure. «J’ai parfois l’impression qu’on lésine sur la qualité pour les patients étrangers qui paient toujours davantage que les locaux.» Face à la concurrence à moindre coût, il réaffirme son credo: miser sur la qualité, les contrôles et la possibilité pour le patient de se plaindre et d’obtenir réparation en cas de litige bien plus facilement en Suisse qu’à l’étranger.

Une situation «fondamentalement anormale» pour Pierre Conne, député PLR genevois et médecin retraité. «La concurrence est biaisée, estime-t-il. Sur un marché libéral, les règles doivent être les mêmes pour tous. Or dans le cas présent, on est face à deux pays différents avec des charges de fonctionnement, des niveaux de vie différents. Le patient ne voit que le prix.»

La cherté des soins dentaires en Suisse pousse-t-elle les patients à s’exposer à d’éventuels dangers en partant à l’étranger? «Difficile à dire, répond Pierre Conne. N’oublions pas que les causes du renoncement aux soins sont multiples: il y a certes le coût, mais aussi la peur de la douleur ou de l’inconscience face à l’importance de la santé bucco-dentaire.» La preuve selon lui: moins de 10% des bons distribués gratuitement à Genève pour les mineurs sont utilisés.

Pression des assureurs

En matière de tourisme dentaire, les assureurs ont eux aussi une carte à jouer. Helsana, Groupe Mutuel ou encore Swica incitent leurs affiliés à aller se soigner à l’étranger. Sur son site internet, Helsana prévient ainsi que son assurance complémentaire DENTAplus est «valable dans le monde entier». Libre ainsi au patient d’effectuer ses «traitements dentaires dans un cabinet situé en Hongrie, en Allemagne ou dans tout autre pays». Seule condition: «Le dentiste étranger doit posséder une formation équivalente aux dentistes en Suisse et les coûts du traitement dentaire ne doivent pas dépasser les coûts en Suisse.» Pas de quoi formaliser Pierre Conne. «On touche ici à des aspects commerciaux du marché de l’assurance privée, juge-t-il. Il n’y a pas de responsabilité collective, l’assuré est seul responsable du contrat qu’il signe.»