Calvin et ses compères ne savent pas encore de quoi les Genevois du vingt-et-unième siècle sont capables, lorsqu'ils se produisent extra-muros. Pour la journée genevoise à Expo.02, agendée au 28 septembre 2002 sur l'arteplage d'Yverdon-les-Bains, le canton a choisi «De quoi Ge me mêle?», un projet artistique à la fois provocant et profond, pour évoquer le métissage de la Genève contemporaine au sein de la manifestation nationale.

Les députés auront à s'y pencher dans deux semaines: les auteurs, réunis dans l'Association Medi@muros, auront besoin de 2,2 millions de francs pour réaliser leur idée. Un crédit de 1,3 million sera soumis au Grand Conseil lors de sa prochaine session, les 13 et 14 avril. Pour financer le reste, il faudra convaincre des sponsors privés et les communes environnantes. Un pari risqué: en juillet dernier, la Ville de Genève, vexée de ne pas être associée au projet et déçue des préparatifs de l'expo, avait fait savoir haut et fort qu'elle ne verserait rien pour la journée cantonale genevoise. Mais tout n'est pas joué. Dans les coulisses politiques, on parle d'un marché sournois entre les deux Genève: la ville soutiendrait la présence du canton à Expo.02 à condition que le canton participe au financement du prestigieux Musée d'ethnographie. C'est ce qu'on appelle à Genève l'engouement pour un grand projet national.

Mythes et réalités

Impassibles devant les querelles internes, les auteurs – menés par le psychologue Pierre Olivier et le producteur d'événements culturels Gérald Morin – présentent un projet qu'ils veulent solide comme le roc. Suivant le fil rouge proposé par l'expo, Genève s'interrogera durant sa journée d'honneur à Expo.02 sur les «mythes et les réalités de ses relations avec ses communautés étrangères». Qui imagine les étrangers de Genève défiler avec musiques et costumes aura tout faux. Le but, c'est de brasser tous les Genevois, quelle que soit leur origine, dans une cinquantaine de communautés d'intérêts. Au sein de chaque groupe, on trouvera des Confédérés, des personnes au service des organisations internationales, des immigrés et des frontaliers, réunis autour d'un centre d'intérêt commun. Par exemple, il est prévu de former une communauté autour de l'immeuble du 107, rue de Lausanne, qui rassemble des ressortissants de dix nationalités (France, Espagne, Portugal, Kosovo, Italie, Brésil, Canada, Etats-Unis, Afrique du Sud et Suisse), exerçant dix métiers différents et d'horizons socioculturels variés. Ils se croisent dans les escaliers? Ils vont désormais construire un projet ensemble.

Une autre communauté sera constituée autour du Tram 12, qui fait le lien entre frontaliers et Genevois. On y trouvera des habitués, un contrôleur et un représentant de l'Ecole internationale. Une troisième communauté pourrait naître à partir du thème de la musique, avec des représentants des Vieux-Grenadiers, de l'Orchestre de la Suisse romande, des rappeurs, etc. Les membres de ces communautés sont invités à se rassembler régulièrement, à faire connaissance et à échanger leur point de vue dès ce printemps déjà. Ils formuleront des questions à la population genevoise, qui seront diffusées dans la presse locale l'année prochaine. Commencée avant Expo.02, l'expérience se prolongera bien après la manifestation: il est prévu de publier un livre avec l'expérience des communautés et de délivrer un «passeport pour le troisième millénaire» à tous ceux qui se sont engagés dans l'aventure, afin qu'ils «s'identifient clairement comme citoyens du monde», disent les auteurs.

La pierre d'achoppement de l'opération, ce sera bien sûr la journée du 28 septembre 2002. Les représentants des communautés prendront le train avec autorités et invités et se rendront sur l'arteplage d'Yverdon où aura lieu le spectacle. Chaque chef de communauté s'approchera d'un mur construit au préalable par les spectateurs et posera une question cruciale et très contemporaine aux personnages phares de l'histoire de Genève (Calvin et la Mère Royaume, Rousseau et Voltaire, Necker et Töpffer, Lénine et Dostoïevski, Piaget et Michel Simon…), incarnés par des comédiens genevois. Surgis du mur, les personnages répondront aux Genevois contemporains au moyen de textes historiques, dans une mise en scène qu'il reste à définir. Au fil des questions s'érigera ce que les auteurs du projet appellent le «Mur de la Déformation»: c'est avec les vieilles pierres que l'on construira le présent et l'avenir de Genève. Chaque communauté déposera un objet symbolique de sa réflexion, pour former un nouvel édifice. Après la manifestation, les objets symboles seront envoyés dans les quatre coins du monde, comme témoignage du sens que Genève entend donner à son internationalisme.

Le plus gros de la tâche

Trois communautés pilotes sont déjà au travail. Une quatrième, réunie autour de L'Usine à Genève, a déjà jeté l'éponge, traduisant le sentiment «exposceptique» d'une partie des Genevois. Pour les auteurs, le gros de la tâche reste à faire, notamment l'engagement de comédiens dans l'affaire. Le plus bel encouragement vient de Kanyana Mutombo, rédacteur en chef du magazine Regards Africains et membre du groupe de pilotage de «De quoi Ge me mêle?»: «Enfin un concept qui ne considère par les immigrés comme des bêtes curieuses. Dans ce projet, les étrangers sont acteurs, genevois comme les autres. Nous échappons à ce que je crains le plus: l'exhibitionnisme culturel des communautés étrangères, sous prétexte de mieux les faire connaître.»