En France, certains rêveraient d'en faire une piste cyclable. Depuis 1999, la ligne historique du Tonkin entre Evian, Saint-Gingolph et Le Bouveret, régie par une convention de 1882 entre la France et la Suisse, n'est plus parcourue par son dernier utilisateur, le Rive Bleue Express. Un déraillement a mis fin à cette attraction touristique soutenue pendant une dizaine d'années à bout d'essieux par le Conseil du Léman. Aujourd'hui, les 18,1 km de rails en voie unique sont lentement gagnés par les ronces, que, de-ci de-là, quelques bénévoles nostalgiques viennent arracher en espérant revoir passer le train.

Ce tronçon revêt toutefois une importance stratégique dans un axe ferroviaire sud-lémanique. A preuve, vendredi soir à Bons-en-Chablais (Savoie), Genevois, Savoyards et Valaisans se sont rencontrés. Etaient entre autres présents, pour signer une résolution en faveur de la réhabilitation du Tonkin, le député genevois Gabriel Barillier, le maire d'Evian et vice-président du Conseil général de Haute-Savoie, Marc Francina, le responsable du Réseau ferré de France pour la région Rhône-Alpes, Pierre Lervoire, ainsi que Nicolas Mayor. Les élus des diverses régions sont donc de plus en plus solidaires pour défendre le train au sud du Léman.

L'idée n'est pas nouvelle, mais elle retrouve aujourd'hui une dynamique pour deux raisons, que la signature de la résolution vient appuyer. La première, du côté valaisan, est que le Grand Conseil va se pencher au début de 2003 sur une ligne de crédit pour moderniser la ligne CFF en amont, qui va de Saint-Maurice au Bouveret. «Il y a dix ans, note Nicolas Mayor, chef du Service des transports à l'Etat du Valais, on nous a annoncé que cette ligne allait être fermée. Aujourd'hui, sept paires de trains y circulent. Le remplacement et l'équipement des passages à niveau non gardés sont prévus pour 4,4 millions de francs. Cet investissement s'inscrit conjointement à la volonté des CFF d'investir 15 millions, ainsi que 3,2 millions pour relooker les gares.» En tout, ce sont donc 20 millions qui seront dépensés. Mais pour le Valaisan, le fait que la ligne reste en cul-de-sac la maintient à moyen ou long terme dans une situation précaire.

Les Valaisans peuvent aussi compter aujourd'hui sur l'appui de l'association ALP-Rail, qui se trouve à la base de la liaison urbaine genevoise entre Cornavin, les Eaux-Vives et Annemasse (CEVA). Ce projet, qui coûtera près d'un milliard de francs, associé à la réhabilitation du Tonkin, permettrait ainsi aux voyageurs de relier le centre de Genève au Valais le long des rives tranquilles du Sud-Léman.

Si Valaisans et Genevois partagent cette perspective, le tracé du Tonkin n'en reste pas moins en France. Après l'accident du tunnel du Mont-Blanc, le Réseau ferré de France (RFF), en charge des projets de lignes sur le territoire hexagonal, a planché sur un axe de trafic marchandises lourd dont le prix approche les 100 millions d'euros (147 millions de francs) uniquement pour le Tonkin. «C'est trop cher et cela revient quelque peu à torpiller le projet», regrette Nicolas Mayor. Ainsi défend-il une réhabilitation plus douce, conciliable avec les riverains, pour du trafic voyageurs avec un fret léger.

Ces dernières semaines, deux courriers encourageants, mais sans euphorie, sont parvenus au président du Conseil du Léman, le conseiller d'Etat valaisan Claude Roch, ancien président du Bouveret. Le premier émane du président de la direction des CFF, Benedikt Weibel, et affirme: «Je suis favorable à la conservation de la plate-forme ferroviaire pour garder la possibilité d'une éventuelle réouverture au trafic le moment venu. Mais une telle mesure devra être solidement justifiée en étudiant ses potentiels et sa rentabilité.»

Le second courrier émane du conseiller fédéral Moritz Leuenberger. Celui-ci est réticent au projet du RFF, mais il ne ferme pas la porte pour autant: «Il conviendrait d'examiner la question en liaison avec la réalisation du raccordement ferroviaire CEVA et son utilisation pour la mise sur pied du réseau express transfrontalier qui pourrait mettre en relation les cantons de Genève et du Valais par la rive gauche du Léman.»