Objet d'admiration ou de récurrentes luttes politiques, la Rade de Genève ne laisse personne indifférent. Cette psyché de tout un canton est aujourd'hui en ébullition et suscite de nouvelles vocations. Valérie de Caboga s'étonne elle-même de la volonté que manifestent soudainement les Genevois de se réapproprier ce plan d'eau unique en Suisse. Cette Genevoise de 35 ans, née à Thônex, vit désormais en Vieille-Ville, et vient de lancer une pétition pour créer davantage de plages à Genève. Trois semaines après son lancement, elle n'en revient pas. Elle a récolté près de 5000 signatures. Son objectif: élargir l'offre de plages pour désengorger les Bains des Pâquis et Genève-Plage, les très populaires lieux de baignade et de convivialité assaillis par les estivants.

Genève à la place de la mer

Dans sa famille, on pratique la voile, mais Valérie de Caboga n'a jamais croché. Elle préfère le ski nautique. Jusqu'à peu, elle conjuguait baignade avec bords de mer. Aujourd'hui, elle préfère piquer une tête dans le Léman. Très citadine, elle adore Paris, Tokyo et Sydney. Elle n'est pourtant pas avare d'éloges pour sa ville natale. «Genève est fantastique en été.» Cette année, elle a suivi un stage d'entraînement de wake board dans le Limousin en juillet. Mais c'était presque contre son gré. «Aujourd'hui, je préfère éviter de partir en juillet et en août.» Et cette responsable de projets dans l'agence de communication Bemore d'ajouter: «Avant, le lac était réservé à des loisirs spécifiques: la voile, la pêche. Aujourd'hui, on voit apparaître toujours plus de baigneurs, des gens qui n'ont plus envie de devoir aller à la piscine pour se baigner ou au restaurant pour manger, mais qui veulent trouver un lieu où tout est réuni. Et de plus en plus de personnes se débarrassent de leur a priori: que le lac est sale, que nager dedans c'est affronter forcément les algues et les puces de canards.»

Une Plag'Ador à créer

Les pétitionnaires entendent réaménager la rive gauche de la Rade de Genève, entre la Baby Plage et le Port Noir, et créer une «Plag'Ador», allusion au quai Gustave-Ador, grande figure politique genevoise du début du XXe siècle. Ce réaménagement pourrait se traduire par la création d'une immense plage de sable. Mais la faisabilité du projet semble compromise par la forte bise qui souffle parfois de ce côté du lac. L'entretien d'une telle plage constituerait un vrai casse-tête. Plus simplement, des claies pourraient être installées le long des quais. Valérie de Caboga imagine aussi l'aménagement de pontons flottants ou des structures temporaires. Mais elle insiste sur le caractère altruiste de sa démarche: «Je ne compte pas investir sur les bords du lac.» Conseiller municipal de la Ville de Genève, Roberto Broggini se félicite de cette initiative. Pour lui, dans les années 50, on a confisqué le lac et le Rhône en construisant des voies de circulation destinées à la voiture. «Le quai des Bergues était l'une d'elles. Un trafic important rejoignait le pont du Mont-Blanc. Conséquence: le quai des Bergues ne compte que deux terrasses», regrette-t-il.

Cette initiative citoyenne ne laisse pas Christian Ferrazino de marbre. Pour le conseiller administratif de la Ville de Genève, elle rappelle que la Cité de Calvin est une ville d'eau. Elle vient surtout confirmer le bien-fondé d'un projet que la Ville a présenté voici plus d'une année. Un projet global qui vise à égaliser les enrochements près de Baby Plage et à développer cette dernière. «Nous projetons d'élargir la Baby Plage en repoussant la limite pour la baignade de 15 mètres et en l'ouvrant à tout public. Même le canton y est favorable», précise Christian Ferrazino en Eaux-Vivien convaincu. Pour l'heure toutefois, la société de ski nautique qui sillonne le lac à cet endroit a fait opposition et le projet est momentanément bloqué.

Dépoussiérer la Rade

Le mouvement soulevé par Valérie de Caboga et le projet de la Ville répondent à un souhait plus large de revaloriser tout le site de la Rade, qui a été défiguré par des constructions disparates qui n'ont fait l'objet d'aucune vision d'ensemble. Ainsi, dans cet espace, on trouve vraiment de tout: des stands de glaciers particulièrement laids, un baraquement entouré de fils de fer barbelé occupé par la police du lac, des petites entreprises, un chantier naval, et même un parking sur la rive droite du côté des Pâquis. Résultat: visuellement, l'accès au lac est totalement obstrué. Christian Ferrazino compte faire le ménage. En installant notamment des pavillons le long de la Rade, «les pieds dans l'eau», et dont il teste la popularité avec un prototype planté aux Eaux-Vives. «Les villes évoluent. Aujourd'hui, les gens ne souhaitent plus forcément aller à la campagne pour trouver une terrasse agréable ou sortir de Genève pour trouver une piscine. Ils souhaitent que la ville intègre toutes ces activités», poursuit Christian Ferrazino.

Le débarcadère du pont de la Machine

La volonté de réappropriation de l'espace aquatique au centre de Genève ne s'arrête pas là. Cet automne, le Conseil municipal se prononcera sur un crédit devant financer le projet de débarcadère arrimé au Pont de la Machine. Cette réalisation constituerait une petite révolution, car elle permettrait aux petits bateaux-mouches, les Mouettes, d'accéder à ce repère identitaire du patrimoine du centre-ville. Coût de l'opération: 3,2 millions pour l'esplanade flottante.

Par ailleurs, la passerelle flottante permettant aux piétons de passer sous le pont du Mont-Blanc et l'itinéraire au fil du Rhône complètent le tableau. La promenade des Lavandières et son bar alternatif, la Barje, à deux pas du Bâtiment des forces motrices, participent aussi de cet élan. Si l'on y ajoute un projet, momentanément suspendu, de piste cyclable accolée au pont du Mont-Blanc, les Genevois n'auront plus d'arguments pour vociférer contre le site de la Rade. A moins que leur psyché ne s'apaise jamais.