C'eût été un événement et, accessoirement, la première victoire parlementaire de Josef Zisyadis. Ce ne fut ni l'un ni l'autre. Le Conseil national a rejeté à une très courte majorité (73 voix contre 70) un postulat du popiste demandant au Conseil fédéral de reconnaître le génocide des Arméniens perpétré par les Turcs en 1915 et 1916. Un postulat n'ayant pas de valeur contraignante, le gouvernement n'aurait pas été tenu d'obéir, lui qui s'opposait à la démarche du député vaudois.

«Légèreté coupable»

Il a manqué quatre voix pour inverser le sort du vote, quatre voix de socialistes accourus trop tard pour participer à la délibération. Le postulat s'inscrivant dans la tradition de l'universalisme moral cher à la gauche, les partisans de la reconnaissance par la Suisse du génocide arménien ont dénoncé, à l'issue du scrutin, la «légèreté coupable» des quelques socialistes qui s'étaient égayés au moment du vote.

La question arménienne, ou turque, mobilisait mardi pour la troisième fois le parlement. En 1995, répondant à une interpellation d'Angeline Fankhauser, le Conseil fédéral condamnait «les événements tragiques» ayant provoqué «la mort d'un nombre extrêmement élevé d'Arméniens (entre 800 000 et 1,5 million de personnes, selon les sources), suite à des déportations en masse et à des massacres […], tout particulièrement en 1915». Le gouvernement réaffirmait sa position dans ses réponses aux interventions déposées en juin 1998 et juin 2000 par Jean Ziegler et, déjà, Josef Zisyadis.

Le gouvernement n'a jamais repris à son compte le terme de «génocide». Mardi lors des débats, le ministre des Affaires étrangères y a eu recours, mais sous une forme indirecte. Josef Deiss s'est attaché à démontrer que l'approbation du postulat, loin de produire un électrochoc favorable à la cause, risquait de braquer Ankara et d'anéantir les efforts de la diplomatie suisse pour instaurer en Turquie un «travail collectif de mémoire» sur les pages noires de son histoire. Le chef du Département des affaires étrangères a dit avoir fait part en janvier à son homologue turc de la désapprobation du Conseil fédéral des tortures infligées à des prisonniers en Turquie. Le gouvernement helvétique ne se tait pas, ni sur les «événements tragiques» de 1915 et 1916, ni sur les atteintes, aujourd'hui, aux droits de l'homme: tel est le message qu'a voulu délivrer Josef Deiss aux conseillers nationaux.

Il a affirmé que les relations helvético-turques se ressentiraient de la reconnaissance du génocide arménien, «dans divers secteurs», allusion à la balance commerciale profitable à la Suisse. Felix Gutzwiller (rad./ZH), dont le groupe soutenait la position du Conseil fédéral, a déclaré dans la coulisse que les radicaux n'avaient d'aucune façon fondé leur point de vue sur des considérations économiques.

Il ne s'est trouvé personne hier, à part Josef Deiss, pour demander publiquement le rejet du postulat. Hans Fehr (UDC/ZH) a dit lui-même, en aparté, qu'on ne pouvait nier qu'il y ait eu un génocide arménien, ajoutant qu'il n'était pas souhaitable que la Suisse, pays neutre, s'immisce dans les affaires turques.

Colère

Intervenant à la tribune, Josef Zisyadis bien sûr, Patrice Mugny (Verts/GE), Nils de Dardel (soc./GE), Franco Cavalli (soc./TI), Ruth-Gaby Vermot-Mangold (soc./BE), Claude Ruey (lib./VD) ont tour à tour, ce dernier de façon moins appuyée, soutenu le postulat. Le socialiste jurassien Jean-Claude Rennwald s'est signalé par une grande colère, agitant une coupure du journal turc Hürriyet qui le montrait à la «une» en compagnie de trois camarades du PS et du popiste vaudois, tels des coupables livrés à la vindicte populaire. «Nous ne nous laisserons jamais impressionner», a lancé, furibond, le Jurassien.