Le Temps: Plusieurs pays occidentaux boycottent la Conférence mondiale contre le racisme Durban II pour ne pas être associés au dérapage du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui encore une fois, comme il fallait le craindre, s’en est pris cet après-midi unilatéralement à l’Eat d’Israël. Les absents ont-ils raison?

Georg Kreis: Non, ils ont tort. A partir du moment où un consensus a été atteint et que ce consensus donne très largement raison aux pays occidentaux, ceux-ci ont le devoir de participer. Je ne vois pas d’argument valable pour défendre la politique de la chaise vide. Quand on participe, on peut toujours lutter contre des positions qui déplaisent. Si la conférence ne tourne pas comme on le souhaite, on a toujours la liberté de la quitter en le faisant savoir, comme cela s’est passé cet après midi, en signe de protestation symbolique contre les propos inacceptables une fois encore tenus par Mahmoud Ahmadinejad.

– Des Etats européens qui participent à la conférence ont délibérément opté pour une représentation à bas niveau, c’est-à-dire de niveau diplomatique plutôt que ministériel. C’est le cas notamment de la Suisse. Cette mesure de précaution pour ne pas être associé à la provocation du président iranien vous convaint-elle?

– Non, pas du tout. C’est de la politique politicienne et c’est une manœuvre au détriment du sujet: la lutte contre le racisme et le débat sur les moyens pour y arriver. Il faut avoir le courage d’affronter verbalement le président iranien. C’est aussi une occasion publique unique de dire qu’il se trompe lourdement.

– Qu’attendez-vous de cette Conférence contre le racisme sous les auspices de l’ONU?

– Une telle conférence internationale est importante. Elle est le moteur d’un lent processus qui se déploiera durant plusieurs années. On n’en voit pas les effets immédiats, on peut avoir l’impression que cela ne sert à rien, mais c’est faux. Je la compare à la Conférence internationale de Kyoto sur le climat. Dans les deux cas, le processus engagé est très utile. Il se traduit par une succession de petits pas. Une fois que le mouvement est lancé, il n’y a pas de retour en arrière possible. C’est dans la nature des choses. C’est un levier pour avancer dans le bon sens.

La Commission fédérale contre le racisme (CFR) a publié le 16 avril une prise de position à la veille de la Conférence mondiale contre le racisme qui s’est ouverte à Genève ce matin. Ce document dresse un état des lieux précis de la lutte contre le racisme en Suisse depuis 2001, année de la première conférence mondiale contre le racisme, à Durban en Afrique du Sud. La CFR dresse la liste des avancées et des points négatifs de ces huit dernières années.

Parmi les progrès réalisés depuis Durban I, à noter la création, méconnue, d’un Service de lutte contre le racisme au sein de la Confédération, rattaché au Département fédéral de l’intérieur. Ce service a d’abord disposé d’un fonds important (15 millions) «pour les projets contre le racisme et en faveur des Droits de l’homme».Son budget, même s’il a été entretemps réduit, lui permet de financer des projets éducatifs, en priorité auprès des jeunes. Un début de sensibilisation des polices cantonales contre le racisme est aussi mis en exergue au titre des progrès, même si des plaintes contre les comportements policiers subsistent. De nouvelles constitutions cantonales interdisant la discrimination raciale ont été adoptées dans quelques cantons, dont Zurich et Berne.

Principale lacune, il n’existe toujours pas de programme national d’action pour lutter contre le racisme en Suisse. Sans se faire trop d’illusions, la CFR recommande de passer enfin à l’acte et de concrétiser cet engagement pris à Durban I en 2001. Les partis politiques et les médias sont invités à adopter un code de déontologie contre le racisme. Un domaine spécifique où la Suisse devrait faire des progrès est la protection des victimes de racisme. La Confédération doit aider fnancièrement la création de centres de consultations au niveau cantonal. Elle doit aussi mettre sur pied un suivi ciblé sur la protection des victimes, et pour ce faire aider les organisations existantes qui s’en occupent. Enfin, la CFR recommande d’étendre la protection contre la discrimination et l’interdiction de discrimination au niveau de la Constitution et des lois, notamment dans le droit civil. Sujet extrêmement sensible, des instances indépendantes doivent être mises en place en cas de plaintes contre des abus policiers. Il faut enfin créer une institution nationale des droits de l’Homme indépendante.