Le Conseil fédéral a couvert dans l'ensemble Christoph Blocher, mais est loin d'avoir répondu point par point à tous les griefs adressés au chef du département fédéral de justice et police (DFJP) par la commission de gestion du Conseil national. Ce sera l'affaire de la commission de gestion dans sa nouvelle composition de dire si elle estime adéquate la réponse du gouvernement. En attendant, l'ambiguïté de cette dernière - dont Micheline Calmy-Rey se montre consciente (lire en page 8) - n'a pas échappé non plus au jurisconsulte désigné par le gouvernement pour l'éclairer dans cette affaire. Le constitutionnaliste zurichois Georg Müller l'explique par le souci du gouvernement de ne pas désavouer ouvertement l'un de ses membres.

Le Temps: Que pensez-vous de la position du Conseil fédéral, qui s'écarte notablement de vos conclusions?

Georg Müller: Je ne crois pas qu'on puisse dire qu'il s'écarte de ma position: il évite surtout de trancher, sur les questions importantes, entre les différents avis, le mien et celui du Département fédéral de justice et police. Je pense que le Conseil fédéral a cherché à éviter, dans un souci tactique, d'avoir à désavouer l'un de ses pairs.

- Comment jugez-vous le rapport de la Commission de gestion du Conseil national?

- C'est un bon rapport, clair et bien fait. Bien sûr, il prend parfois des positions politiques, mais c'est la nature d'un rapport parlementaire de ce type. Les commissions de gestion des Chambres ne sont pas des tribunaux, mais des instances dont le rôle est politique. Les recommandations émises par le rapport sont fondées, d'ailleurs le Conseil fédéral les appuie.

- Quels sont les principaux reproches que l'on peut selon vous adresser à Christoph Blocher?

- Le plus important est probablement de s'être immiscé dans la politique d'information du procureur général de la Confédération. On touche là en effet à un problème de fond, celui de l'indépendance du Ministère public de la Confédération (MPC). Afin d'assurer cette indépendance, la loi interdit au Conseil fédéral, qui est à la fois l'autorité de nomination du procureur général et celle qui exerce la surveillance administrative sur le Ministère public, de lui adresser des directives. L'information du public et des médias par le Ministère public sur des procédures en cours relève selon moi d'un type d'activités pour lesquelles le Ministère public ne doit pas recevoir de directives du Conseil fédéral. Et puis, mais c'est un reproche moins important, Christoph Blocher n'était selon moi pas compétent pour accorder une indemnité de départ au procureur général.

- Mais sans cette indemnité, Valentin Roschacher n'aurait pas accepté de donner sa démission, et il n'existait pas non plus de motifs valables pour le licencier.

- Je ne sais pas s'il aurait refusé de démissionner, mais on peut effectivement le supposer.

- Vous dites aussi que le Conseil fédéral est resté globalement trop passif face à Christoph Blocher...

- J'ai effectivement l'impression que les autres membres du Conseil fédéral étaient au courant des difficultés qui se sont élevées entre Christoph Blocher et l'ancien procureur général, mais qu'ils ne sont pas intervenus activement. Dans sa prise de position, le Conseil fédéral a apporté des précisions sur ses diverses interventions dans le dossier dont je n'avais pas connaissance, mais je reste de l'avis que le Conseil fédéral a laissé l'affaire dans une trop grande mesure aux seules mains de Christoph Blocher. Le Conseil fédéral est quand même l'autorité de nomination, et le procureur général de la Confédération n'est pas un fonctionnaire comme un autre. Il occupe une fonction sensible, il a un rôle important.

- Vous prenez également parti sur la question de la surveillance du Ministère public

- C'est la question qui va maintenant devoir être résolue politiquement. Je suis favorable, comme le Conseil fédéral, à une surveillance du Ministère public concentrée dans les mains du gouvernement. Mais pour éviter des situations comme celle qu'on a vécues, je proposerais de confier l'exercice concret de cette surveillance, non au Département fédéral de justice et police, mais à une commission interne, où pourraient siéger aussi des experts indépendants, et qui rapporterait directement au Conseil fédéral.