«Jamais de pourceaux je ne fus le gardien que lorsque j'étais curé des Lidderains.» Cette pique de l'abbé Jérôme Darbellay, chassé de son village natal pour avoir vendu des biens sans passer par le Conseil de paroisse, on la raconte encore, à Liddes, deux siècles plus tard. Ainsi que la réponse que firent les Lidderains: «O Jérôme, tu fus grand parmi les tiens.» Commune d'origine de la vaste dynastie des Darbellay, honneur qu'elle partage avec Orsières un peu plus bas sur la route du Saint-Bernard, Liddes recevait cette semaine la visite impromptue d'un de ses enfants. Georges Darbellay, candidat écologiste au Conseil d'Etat, venait y accomplir un exercice indispensable dans toute campagne électorale valaisanne: renouer avec les origines, les cousins, proches ou lointains, les oncles, les tantes, les amis d'enfance. Un réseau familial qui peut s'avérer fort payant. Georges Darbellay est venu à Liddes, où il n'a jamais habité sauf pour les vacances, avec Pierre Darbellay, son père, instituteur à la retraite. Georges est lui-même issu des rangs du PDC, dont il fut pendant quatre ans député suppléant, avant de passer chez les Verts, un parti plus conforme aux idées de ce physicien pourfendeur des énergies non renouvelables et coordinateur romand de l'Initiative des Alpes.

Pierre, le père, approuve: «Autrefois, ici, on pouvait imaginer mourir de faim, mais jamais manquer d'eau ou d'air purs. Or maintenant, de l'air pur, de l'eau potable, on n'en trouve plus partout.»

Au cœur des origines de Georges Darbellay loge le bucolique hameau de Chandonne, au-dessus de Liddes, où se trouve la maison natale. Voici déjà, au bord de la route, Régis Frossard, un ami d'enfance, carreleur de métier. On évoque quelques souvenirs. Le carreleur plaide pour le bon vieux temps: «On n'était pas stressé, il n'y avait pas toutes ces maladies. Aujourd'hui, les grandes boîtes affichent des millions de bénéfices. Moi, je cherche à gagner juste ce qu'il faut pour payer ce que je dois. Plus, ça n'a pas de sens. Plus personne n'a le temps de rien, même pour boire un verre.»

«Georges devrait faire le plein ici»

La conversation dévie sur les raccards, la plupart transformés en résidences secondaires. L'écologiste dit son souhait d'en voir «au moins un ou deux rester à l'état originel». «Oui bon, répond le carreleur, mais t'hérites d'un raccard, si la toiture est foutue, personne ne va te donner un centime pour réparer.» Le candidat plaide pour une aide du canton, «comme pour les monuments historiques».

On évoque les célébrités médiatiques qui ont acheté ici une résidence secondaire, Claude-Inga Barbey, Pascal Rebetez, Isabelle Moncada. Et bien sûr, à Liddes même, Raphael Saborit, l'ancien conseiller de Pascal Couchepin. Là, il y a une explication rationnelle: «Lui, c'est un Espagnol, mais il a épousé une Darbellay. Le grand-père de madame Saborit, Henri Darbellay, a même été président de la commune.» La logique est respectée jusqu'au bout: ce sont des Darbellay, mais de la branche radicale.

Arrive un autre ami d'enfance, Philippe Métroz, qui travaille au tunnel. Le candidat s'empresse de préciser: «On a dit que j'étais contre le tunnel, mais c'est faux, je suis partisan d'une taxation différenciée des poids lourds.» S'ensuit une discussion serrée et technique sur la question. «Georges devrait faire le plein ici, reconnaît Philippe Métroz. Le nom, l'origine, ça compte encore en Valais.»

Les vaches argentines

Un 4x4 s'arrête. Au volant, un cousin, Hervé Darbellay, à la tête d'une grosse exploitation agricole. La discussion s'engage sur la viande, Hervé s'indigne de l'importation de 150 tonnes de viande argentine au mois de décembre: «Là, personne n'a vérifié comment les bêtes étaient logées et traitées.» Le candidat rappelle qu'il s'est prononcé pour une limitation des importations dans les cas où les normes sociales et écologiques ne sont pas garanties sur les lieux de production.

On passe à l'étable, 35 bêtes, des Simmental: «Elles donnent 6000 litres de lait en moyenne annuellement, contre 3000 pour la race d'Hérens. Il n'y a pratiquement plus d'exploitation professionnelle de la race d'Hérens. Ça ne concerne plus que les passionnés, les éleveurs amateurs.» Hervé Darbellay est un militant du PDC local, ce qui ne l'empêche pas de faire l'apologie du candidat vert: «Georges n'est pas un écologiste comme on en voit dans les autres cantons, ou à l'étranger. La majorité de la population valaisanne partage ses idées.»

La maison natale. Devant la porte du garage, prenant le soleil, un oncle, Marc Darbellay, et son chien. L'accueil est direct: «En tout cas, ton copain, là, le haut-valaisan, je l'aime pas, autant envoyer mon chien au Conseil d'Etat.» Allusion au socialiste Thomas Burgener: s'il n'a pas voulu faire liste commune avec le candidat écologiste, il n'en a pas moins partagé avec lui certaines manifestations de campagne. L'oncle Marc se déchaîne contre la fermeture de la maternité de l'hôpital de Martigny. Il reproche aussi à l'infortuné Burgener la loi-muselière: «Pour moi, il n'y a que deux races de chiens: les utiles et les inutiles.» Parole de berger et de fromager. Marc Darbellay offre le coup de rouge.

Jean Paul II, la reine d'Hérens et le PDC

Son intérieur est un résumé des passions valaisannes: sur le magnétoscope, un portrait de Jean Paul II, aux murs, un tableau de la sainte famille, cerné par des dizaines de photos de reines de la race d'Hérens, des bâtons de bergers, des chapeaux de chasseurs, un piolet. L'oncle Marc affiche bientôt la couleur: «Blocher, voilà quelqu'un qui tient ses promesses.» Mais voilà, pas une voix de l'Entremont très conservateur ne va à l'UDC. Explication de l'oncle Marc: «Les Valaisans ne sont pas fichus de vivre sans le PDC. Ils seraient tous perdus.»

Pierre Darbellay désigne la maison mitoyenne: c'était celle de Joseph Darbellay, le père de l'ancien conseiller national Vital Darbellay et le grand-père de Christophe, l'actuel. «Mais ce ne sont pas des cousins. Joseph est parti en 1947 à Charrat, en plaine, parce que ses fils commençaient à y faire carrière. Pour que la tribu reste ensemble. Et c'est ce qui s'est passé.»

«On ne risque pas la mort»

La redescente vers Liddes permet de croiser en chemin d'autres connaissances: «C'est la sœur de Vital.» Donc pas une cousine. «Ah si, mais par alliance.» La cousine par alliance se fend à l'adresse du candidat d'un encouragement chaleureux mais pas forcément prometteur: «Tu as raison d'y aller. Il faut toujours tenter. On ne risque pas la mort.»