Grande interview

Géraldine Savary: «Je suis comme un chevalier sans armure et sans terre»

Après avoir consacré toute sa vie à la politique, la Vaudoise quitte la coupole fédérale. Elle évoque ses combats, s’explique une dernière fois sur sa démission et se réjouit de se réapproprier sa vie

Elle nous a donné rendez-vous dans un restaurant de Berne spécialisé dans la cuisine française et commande du poisson. Durant quatre heures, souvent très émue, elle raconte le rapport charnel qu’elle a toujours eu avec la politique, sans recul ni calcul. Même si elle a souffert de l’affaire du financement de ses campagnes, elle renonce à régler ses comptes avec les médias, affirmant même que c’est le groupe économique pour lequel elle s’est le plus battue.

Cela fait une petite année que vous avez annoncé votre retraite politique à la fin de cette législature. Comment allez-vous?

Je me sens comme un chevalier sans armure et sans terre. Sans armure parce que je me suis découvert une vulnérabilité que je ne me connaissais pas auparavant. Et sans terre parce que je quitte ma vie politique qui était étroitement liée à ma vie tout court. Le côté positif, c’est que ma vie m’appartient de nouveau. Il y a des jours où cette liberté nouvelle m’apparaît stimulante et revigorante, et d’autres où elle ressemble à un vent si piquant qu’il m’arrache des larmes.

Vous deviez devenir présidente du Conseil des Etats en 2020. Est-il difficile de faire le deuil de vingt-cinq ans de politique dans ces conditions?

J’aurais été très fière d’assumer cette présidence, à la fois pour mon canton et en tant que femme socialiste.

Vous aviez déjà imaginé les voyages que vous auriez faits?

Oui! Je serais allée en Russie et en Ukraine pour connaître leur histoire. Et au Bénin, parce que j’avais rencontré des élues absolument fantastiques de ce pays, qui m’ont raconté leur vie politique. J’avais appris que là-bas, les séances commencent parfois tard le soir et durent toute la nuit. Quand ces femmes rentrent chez elles à 3 ou 4 heures du matin, dans la rue elles sont considérées comme des femmes de mauvaise vie. Cet ostracisme social dont elles sont victimes est très mal vécu par leurs maris.

Votre mari, Grégoire Junod, syndic de Lausanne, est aussi plongé dans la politique. Y a-t-il eu quelqu’un dans votre famille capable de vous dire «stop» quand vous en faisiez trop?

Non, je me suis toujours beaucoup exposée. J’ai aimé cette prise de risque, sans trop de calcul ni de stratégie. Mes filles ont toujours accepté mes absences, notamment durant les sessions. Elles craignent désormais que je sois trop présente!

Quelle a été la raison de votre engagement en politique?

C’était la lutte contre l’injustice sociale. Je viens d’une famille de Bulle: mon père était typographe, ma mère enseignante. J’ai très vite acquis une conscience sociale, en particulier lors de la grève nationale des typos dans les années 1970. C’était une grève très stressante pour mon père, qui était représentant syndical dans le secteur privé. Il a eu peur de perdre son emploi. Défendre des idéaux socialistes – considérés comme communistes dans cette petite ville plutôt bourgeoise – a beaucoup compté dans mon engagement.

Vous auriez pu siéger dans un exécutif. La municipalité lausannoise ou le Conseil d’Etat vaudois ne vous ont-ils jamais tentée?

Au début de ma carrière, non, car j’avais des enfants en bas âge et j’avais besoin de les voir grandir. Ensuite, j’ai un conjoint que notre parti a porté à juste titre au Conseil municipal lausannois. A un moment donné, j’ai été intéressée par le Conseil d’Etat, mais j’ai écarté l’idée, car je n’ai pas voulu mener une campagne que j’aurais passée à expliquer comment éviter les conflits d’intérêts entre mon mari et moi.

Vous avez 35 ans lorsque vous arrivez au Conseil national en 2003, à un moment historique de la politique fédérale, celui où l’UDC obtient un deuxième siège au Conseil fédéral. Comment avez-vous vécu tout cela?

Au début, cela a été la galère. Sur le plan privé, j’avais une fille de 8 ans et j'étais enceinte alors que mon mari sortait d’un traitement contre une leucémie aiguë. J’étais tout le temps angoissée à l’idée de le perdre. La première session était consacrée aux élections au Conseil fédéral. Nous, les novices du Palais, avions été très mal préparées par la direction du groupe. Et lorsque nous avons vu Christoph Blocher (UDC) et Hans-Rudolf Merz (PLR) être élus au détriment de Ruth Metzler (PDC) et de Christine Beerli (PLR), cela a été un choc total. Ce jour-là, les femmes ont été humiliées deux fois en quelques heures, et elles ont été priées de le faire dans la discrétion. C’était vraiment choquant!

Quels ont été vos premiers combats sous la Coupole?

Les débuts ont été difficiles. J’ai dû découvrir le fonctionnement de la politique à Berne, ses codes et sa brutalité, à quoi s’ajoutaient mes lacunes en allemand et une cuisine bernoise qui m’a presque traumatisée. Je me suis engagée pour la formation et la recherche. C’était peu médiatique, mais passionnant.

Vous ne vous êtes vraiment épanouie qu’au Conseil des Etats?

Tout a changé pour moi. J’ai fait du développement des transports en Suisse romande une de mes priorités et défendu avec énergie la troisième voie CFF entre Lausanne et Genève. Cela a fini par porter ses fruits. J’ai multiplié mes champs d’activité, les étendant à la culture, la diversité médiatique, la défense des consommateurs, l’égalité homme-femme et la politique de sécurité. C’est le privilège d’être élue aux Etats: on peut embrasser plusieurs thèmes.

En novembre 2018, vous annoncez votre retraite politique. Le Ministère public vaudois a conclu que vous n’aviez rien fait d’illégal. Avez-vous l’impression d’avoir commis une faute morale?

Non, en aucun cas. J’ai effectué mes voyages en Russie en privé, à mes frais et durant mes vacances. Concernant le financement de la campagne électorale, Frederik Paulsen y a contribué car il se rappelait l’engagement de sa mère qui était socialiste. Quant aux montants, j’en ai parlé aux responsables de campagne de mon parti en 2011. A l’époque, le parti interdisait les dons d’entreprises et exigeait la transparence au-delà d’une somme de 5000 francs. Avec Luc Recordon, nous avons reçu 7500 francs par candidat, ce qui est en deçà des exigences de l’actuelle initiative du PS sur la transparence. Nous n’avons donc transgressé aucune règle en vigueur. Pour 2015, le PS avait limité les dons à 5000 francs par candidat, ce que nous avons respecté.

Pourquoi ne vous êtes-vous pas défendue, alors?

Parce que j’étais physiquement et mentalement épuisée. Manifestement, cela posait un problème d’image.

Une femme socialiste peut-elle accepter des dons d’un milliardaire touchant un forfait fiscal?

Cette question est légitime, mais à l’époque, en 2011 comme en 2015, je n’étais pas au courant que Frederik Paulsen touchait un forfait fiscal. Il n’y a jamais eu de liaisons, ni «dangereuses» ni «sulfureuses», entre lui et moi, comme certains médias l’ont écrit de manière choquante à mes yeux. Ces accusations ont été un affront à mon indépendance intellectuelle et à mes convictions.

Plusieurs membres du PS ont été très critiques envers vous, vous accusant de «trahison». Avez-vous le sentiment d’avoir été lâchée par eux?

Ce qui est sûr, c’est que j’ai traversé cette période difficile dans une grande solitude.

Vous avez longtemps été la coqueluche des médias avant que ceux-ci ne se montrent très critiques…

Mais non! Je n’ai jamais été la coqueluche des médias. Je me suis toujours montrée disponible pour eux car je les respecte. J’ai construit ma carrière seule, parfois contre les médias. Malgré le traitement qui m’a été réservé, j’ai continué à me battre pour la diversité médiatique par des interventions concrètes, comme l’extension de l’aide indirecte par la distribution postale. Je pense que, paradoxalement, le groupe économique qui a le plus profité de mes interventions, c'est précisément les médias.

Les journalistes peuvent-ils devenir une meute de «chiens», comme l’a dit François Mitterrand à la suite du suicide de Pierre Bérégovoy?

Ce n’est pas à moi de porter ce jugement. Les journalistes doivent comprendre que les élus ne sont pas des jouets, mais des êtres humains. Ils ne doivent pas confondre enquête et inquisition, mais instruire à charge et à décharge sans se muer en procureurs. J’attends d’eux qu’ils gardent le sens de la proportionnalité.

Une femme politique se remet-elle davantage et plus vite en question?

Oui! Nous nous sentons responsables et coupables de tout. Nous prenons tout sur nous-mêmes. Nous nous devons de ne pas montrer la moindre de nos faiblesses.

Les femmes ont-elles un autre rapport au pouvoir?

Elles ont un rapport moins frontal. Physiquement, nous sommes moins imposantes, nous n’avons pas la même voix grave et nous fonctionnons différemment. Tous les codes du pouvoir sont masculins. Le vocabulaire des médias lui-même évoque toujours les hommes: tribun, personnalité de poids, ténor…

Tous les journalistes ne savent pas qu’il n’y a pas de femme ténor!

Les femmes doivent se comporter comme un homme sans en être un. Elles nient ainsi leur propre nature, et forcément elles ne font pas illusion longtemps. Et quand il y a beaucoup de femmes, ce n’est pas non plus facile à gérer. L’avenir sera intéressant. Aujourd’hui, les femmes sont clairement minoritaires. Nous sommes en quelque sorte des sœurs d’infortune, y compris avec des femmes d’autres partis. Comment les femmes vont-elles se comporter lorsqu’elles seront aussi nombreuses que les hommes? Vont-elles changer les pratiques ou adopter les codes masculins? On verra!

Il y a eu le mouvement #MeToo qui a libéré la parole des femmes, puis l’affaire Yannick Buttet (PDC/VS), accusé d’avoir eu un comportement de harceleur. Le parlement est-il à l’image d’une société encore très patriarcale en Suisse?

Oui, le parlement est et reste patriarcal. Ces hommes, issus pour certains de cantons traditionnels avec des modèles traditionnels, doivent se confronter à des femmes qui ont les mêmes compétences qu’eux et prendre conscience que la parité est à l’avantage de tous. Nous sommes récemment allés visiter le Musée de la garde suisse à Naters (VS). Le responsable du musée a fait un discours truffé de clichés sur les femmes. Mes collègues sont ensuite venus me manifester leur sympathie. La même semaine, le président du Conseil des Etats, Jean-René Fournier, a inscrit la date de 1971 – l’année de l’introduction du suffrage féminin – dans la salle du Conseil des Etats, la plaçant au même niveau que toutes les révisions totales de la Constitution. Cela m’a beaucoup émue. Vous voyez que les hommes aussi évoluent.

Céline Amaudruz a aussi été victime de «comportements inappropriés», mais on a peu entendu de femmes de gauche pour la défendre. Les femmes sont-elles assez solidaires entre elles?

Je suis intervenue publiquement pour la défendre face à l’humour sexiste et déplacé de l’humoriste Claude-Inga Barbey, que par ailleurs j’aime beaucoup. Nous devons dénoncer toutes les discriminations ou le sexisme dont sont victimes les femmes, y compris à l’encontre d’élues de l’UDC.

La parité, soit 100 femmes au Conseil national et 23 au Conseil des Etats, c’est pour quand?

Pourquoi pas en 2019? Nous étions six au Conseil des Etats à la fin de cette législature, contre 11 en 2007. Nous avons relâché la pression durant la longue période qui a précédé la deuxième grève des femmes. Discrètement, les hommes en ont profité pour se réapproprier le pouvoir. L’ordre divin a repris ses droits. J’espère donc qu’il y aura un fort effet «femmes» le 20 octobre prochain.


Le questionnaire de Proust

Quand avez-vous voté la dernière fois?

C’était sur la réforme fiscale et le financement de l’AVS (RFFA). J’ai voté oui.

Votre premier souvenir de la politique?

Ma première campagne aux côtés d’Olivier Français pour le réaménagement du quartier du Rôtillon à Lausanne.

Un adjectif pour qualifier la citoyenne que vous êtes?

Bienveillante.

Quelque chose à changer dans le système politique suisse?

Atteindre la parité entre hommes et femmes.

Une figure politique suisse que vous admirez?

Ruth Dreifuss, surtout lorsqu’elle dit que la gauche est le fil rouge de la démocratie suisse.

Une figure politique suisse que vous détestez?

Je ne déteste personne.

Combien de langues nationales maîtrisez-vous?

Deux, le français et l’allemand.

A quel point vos idées politiques ont-elles changé depuis vos jeunes années?

Rien n’a changé!

Une cause politique qui vous tient particulièrement à cœur?

L’égalité.

Si l’une de vos filles vous annonce qu’elle veut se lancer en politique?

C’est un scénario probable et j’en serais très contente.

Votre plat suisse préféré?

Les röstis avec un œuf, du lard et du fromage.

Profil

1968: Naissance à Bulle.

1991: Licence en sciences politiques de l’Université de Lausanne.

1994: Journaliste à «Domaine public».

1999: Présidente du Parti socialiste de Lausanne.

2003: Election au Conseil national.

2007: Election au Conseil des Etats.

2018: Annonce de sa démission pour la fin de la législature.

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