Justice

Le gérant déchu de Credit Suisse et «sa holding du crime financier»

Le procureur Yves Bertossa a requis une peine de 5 ans de prison contre le quinquagénaire. Les parties plaignantes commencent à batailler sur le sort des fonds séquestrés

Jugé depuis une semaine à Genève pour avoir siphonné 150 millions de dollars sur les comptes du multimilliardaire géorgien Bidzina Ivanishvili et investi sans autorisation quelque 360 millions dans des fonds spéculatifs, l’ancien gestionnaire vedette de Credit Suisse a écouté, sans broncher, les autres parties dépeindre le sombre tableau de ses huit années de combines en tous genres. Le procureur Yves Bertossa a requis une peine de 5 ans de prison contre cet «escroc en série» qui s’est retrouvé à la tête d’une «holding du crime financier». Pour les avocats de la grande banque, malmenée au cours des débats, personne ne pouvait imaginer que Patrice L. allait déraper et exceller dans «le raffinement du mensonge».

Le dossier de toutes les cupidités

Lors de son réquisitoire, le Ministère public n’a pas ménagé ses critiques à l’égard du prévenu «qui avait pour ambition de devenir très riche», tout en égratignant au passage les parties plaignantes. Ces clients russes qui pensaient être les seuls à ne pas faire de pertes durant la crise et qui «refusent aujourd’hui de rendre le butin du hold-up» transféré sur leurs comptes. Bidzina Ivanishvili qui détenait une fortune de 6 milliards en 2012, soit le double du produit national brut du pays dont il était le premier ministre durant la même année. L’oligarque Vitaly Malkin, pour qui Credit Suisse, c’était Dieu. «Chacun sa religion», a ironisé Yves Bertossa.

Aux yeux du procureur, «l’appât du gain et la cupidité se retrouvent chez tous les acteurs de ce dossier». Les clients et la banque ont sans doute fait pression sur le gestionnaire pour obtenir des résultats. «C’est la réalité de la finance.» Il le répétera plusieurs fois: «L’argent érode les âmes.» Notamment celle de Patrice L., lequel gagnait confortablement sa vie, habitait une belle maison avec une belle piscine, avait une situation enviable et pouvait à tout moment renoncer à la tentation de tricher. «Vous auriez dû dire la vérité et annoncer d’emblée les pertes», lui lance Yves Bertossa. Au lieu de cela, «vous avez bâti un édifice de mensonges».

Interdiction d’exercer

Rappelant que le quinquagénaire a détourné 5 millions à son profit et touché une trentaine de millions de commissions occultes, le procureur précise que ce dernier n’a rien d’un Robin des Bois. Il a multiplié les astuces et abusé de la confiance placée en lui par son employeur. On ne peut pas exiger des contrôles à l’infini et il ne faut pas déresponsabiliser le prévenu en invoquant les faiblesses de la surveillance, estime encore le parquet en demandant que l’intéressé soit reconnu coupable d’escroquerie par métier, gestion déloyale aggravée et faux dans les titres.

Au moment de requérir la peine, le Ministère public souligne encore que «la barque est bien remplie». Certes, Patrice L. a évolué et semble désormais sincère. Mais il a fallu un moment, nuance le procureur en rappelant que le prévenu avait demandé à son épouse de vider le coffre et aussi caché certains faits. Le procureur a également demandé au Tribunal de prononcer une interdiction d’exercer dans le domaine bancaire d’une durée de quatre ans.

La bataille des séquestres

Beaucoup plus longues et techniques ont été les interventions des avocats de Credit Suisse. Me Céline Gautier a tout d’abord insisté sur l’existence de contrôles au sein de la banque: «Ce gestionnaire recevait des appels, on lui posait des questions. Il savait ce qu’on allait lui demander et ce qu’il fallait produire.» Me Vincent Jeanneret a enchaîné en expliquant pourquoi l’établissement a attendu avant de porter plainte: «Il fallait s’assurer que les clients concernés, dont certains avaient eu des fonctions importantes, n’étaient pas opposés à ce que l’affaire soit portée sur la place publique.»

En adepte du Powerpoint, ce dernier a détaillé les innombrables flux financiers (sans oublier l’achat des bijoux de madame) à l’adresse des juges qui devront statuer sur les montants détournés et le sort des sommes séquestrées (environ 100 millions). «Le nerf de la guerre», comme l’avait relevé le procureur. De son côté, Me Christian Lüscher, avocat de l’oligarque et ancien sénateur russe Vitaly Malkin (qui veut garder les 21 millions bloqués sur les comptes de sa société), résume en ces termes la position de Credit Suisse: «Tout pour nous et rien pour les lésés.» Ce n’est qu’un début. Les plaidoiries des autres parties plaignantes, ce mercredi, promettent d’être sévères pour la banque.


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