FRIBOURG

Gérard Bourgarel, président de Pro Fribourg: «Le vieux Fribourg a été préservé grâce à l'incompétence des milieux touristiques»

Pro Fribourg et son président, Gérard Bourgarel, fêtent cette année quarante ans d'activisme en faveur de la protection de la cité des Zaehringen.

Gérard Bourgarel est indéboulonnable. Voilà quarante ans que le secrétaire de Pro Fribourg défend avec passion le patrimoine de Fribourg, mais également ses habitants. Souvent en conflit avec les autorités, Gérard Bourgarel dit n'avoir jamais été récupéré par qui que ce soit. Ce Genevois d'origine au franc-parler légendaire s'est peu à peu imposé comme un personnage incontournable de la vie publique fribourgeoise.

Le Temps: Dans quel contexte est né Pro Fribourg?

Gérard Bourgarel: Dans les années d'après-guerre, un boom spéculatif a saisi l'Europe. Les vieux quartiers des villes ont alors beaucoup souffert de cette pression. J'ai ainsi participé à la défense du quartier du Molard à Genève. Avec peu de succès à la clé. Peu à peu, les vieilles villes de Genève et de Lausanne se sont transformées en zones aseptisées et sans vie. Lors de mes différents voyages en Suisse, j'ai alors découvert une vieille ville de Fribourg très bien conservée et animée. Avec des amis, nous avons décidé de faire quelque chose afin de préserver le site mais également de défendre ses habitants et la vie de quartier.

– Mais quelle est la particularité de Fribourg?

– Paradoxalement, c'est la pauvreté de la cité qui a permis de préserver le construit médiéval. Une population peu aisée s'entassait dans les maisons de la vielle ville. Peu de transformations ont été entreprises. Par chance, les grandes zones commerciales ne se sont pas installées dans les parties les plus anciennes de la ville. Elles se sont développées autour de la gare de Fribourg en direction du boulevard de Pérolles et de la rue de Romont, puis aujourd'hui dans la périphérie.

– Quelle est la philosophie qui sous-tend votre action?

– Pro Fribourg tente de maintenir cette qualité en s'appuyant sur la charte de Venise sur la conservation et la restauration des monuments et des sites. Le principe en est simple: la protection et la mise en valeur d'un bâtiment ou d'un lieu doivent partir de ce qui existe. Mais il s'agit aussi de maintenir le lien entre les actions de mises en valeur d'un site et la population résidente. Ainsi, dans les années 63-64, le premier acte de Pro Fribourg a été une vaste enquête participative entreprise auprès des habitants. Des réunions de quartier ont ainsi été organisées. Chacun a pu s'exprimer sur les conditions de vie, sur l'accès aux services publics et sur tous les autres aspects de la vie des quartiers. Résultat concret: la création d'une ligne de bus reliant la basse-ville au haut de la cité.

– Au fil des ans, comment s'est transformé le vieux Fribourg?

– Bien sûr, la population a changé. Elle est devenue plus bourgeoise. Le quartier a évolué aussi. Malgré tout, Fribourg possède encore une vieille ville vivante. On doit cet état de fait à l'incompétence chronique des services touristiques. Et je tiens à les remercier. Ces responsables n'ont toujours pas réussi à rendre attractif l'un des construits médiévaux les mieux préservés de Suisse. Et ainsi, la vieille ville ne s'est jamais transformée en Gruyères, une ville pratiquement morte et inondée de touristes.

– En quarante ans, comment ont évolué les problématiques traitées par Pro Fribourg?

– La méthode est restée la même durant toutes ces années. Dès le départ, nous avons eu une approche globale de la ville. Le construit, l'urbanisme et la population sont indissociables. La ville est un organisme complet.

Dans les premières années de vie de l'association, nous avons dû nous contenter de dresser un inventaire de la ville. Peu à peu, nous avons dû gérer certains conflits. Les dossiers sensibles comme la construction de l'Eurotel ou celle du parking du Bourg. Concernant l'Eurotel, nous n'avions pas les moyens d'empêcher cette construction qui défigure la ville. Mais, par notre action, ce bâtiment restera comme une tour mal-aimée dans le cœur des Fribourgeois.

– Mais quelle vision avez-vous de Fribourg après toutes ces années?

– Fribourg reste une ville moyenne à l'échelle de la Suisse. Tout y est moyen, un peu médiocre. Ses structures administratives sont dépassées. Bien sûr, Fribourg a joué les pionniers en adoptant la première législation cantonale sur l'agglomération. Mais les blocages sont encore nombreux et le bout du tunnel encore loin. Fribourg n'arrive pas à voir plus loin que le fossé de la Sarine. Le projet de candidature au patrimoine universel de l'Unesco symbolise un manque de folie et de risque. Fribourg devrait miser avant tout sur les huit siècles de bilinguisme pour se profiler et pas sur la seule valeur patrimoniale de son site médiéval. La cité doit encore apprendre à mieux vendre cette richesse biculturelle.

– Quelles ont été vos relations avec les autorités?

– Les relations ont été ambiguës. Mais Pro Fribourg n'a jamais été récupérée par les autorités, le tourisme ou l'économie comme cela c'est fait dans de grandes villes françaises, notamment à Lyon. Nous restons un mouvement autonome, attentif et contestataire. L'équipe s'est renouvelée au fil des ans et nos membres sont passés de 250 au début à aujourd'hui 2500. Ce qui n'est pas négligeable.

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