L'aveu récent du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg d'avoir indemnisé des victimes de prêtres pédophiles (LT du 06.12.2007) a fait ressurgir de vieux démons. Gérard Falcioni est un Valaisan de 53 ans. Enfant, il a été abusé pendant plusieurs années par le curé de son village. Cette dramatique expérience conditionnera toute sa vie. Après de nombreux voyages et une quinzaine d'années passées à Genève, où il sera notamment actif dans la gestion immobilière, il revient en Valais. Il y mène une existence au jour le jour, tenant des alpages en été, donnant des leçons de ski en hiver. «Je ne sais pas ce que je ferai l'an prochain», sourit-il.

Pour exorciser son mal, Gérard Falcioni écrit deux livres sur les traumatismes de son enfance, en 2002 et 2004*. Après ces publications, il recevra des dizaines de témoignages de toute la Suisse de victimes d'abus sexuels de prêtres. Gérard Falcioni précise enfin qu'il est homosexuel. Refusant d'en chercher les causes dans son passé, il pense toutefois «qu'un très grand nombre d'homosexuels ont été abusés durant leur enfance».

Le Temps: Pourquoi vouloir à nouveau témoigner aujourd'hui?

Gérard Falcioni: Ce sont les hasards de l'actualité qui m'y conduisent. On apprend que deux ou trois victimes de prêtres pédophiles ont été indemnisées. Mais quid de toutes les autres? Elles n'ont rien touché. Je ne comprends pas cette justice qui ressemble à un souk.

- Vous songez en particulier à deux jeunes hommes, un Valaisan et un Fribourgeois. En 2002, vous avez rédigé une lettre à l'attention des évêques de Sion et de Fribourg pour qu'ils leur viennent en aide. Que s'est-il passé?

- J'ai écrit confidentiellement à ces deux évêques pour leur soumettre les situations de deux personnes qui auraient vraiment eu besoin d'aide. Celui de Sion m'a retourné une très belle lettre où il n'a pas du tout répondu à mes questions. Mgr Genoud, l'évêque de Fribourg, m'a téléphoné, un peu paniqué, pour me dire qu'il avait obtenu la démission du prêtre fautif. J'avais trouvé surprenant qu'il faille mon intervention pour cela, mais je l'ai cru. Récemment, j'ai appris que celui-ci avait en fait simplement été déplacé dans un autre canton. Le jeune homme est du reste révolté par cet état de fait. L'homme d'Eglise qui a abusé de lui il y a une vingtaine d'années exerce toujours. Je revois les mêmes situations qu'on a vécues en Valais, où l'on cache les choses. Le prêtre est déplacé, mais il n'a pas affaire à la justice. Pour finir, c'est l'abuseur qui est élu, et la victime rejetée. Comment avoir confiance envers les autorités religieuses après cela?

- Vous estimez que ce jeune Fribourgeois n'a pas été entendu?

- Il n'a pas été entendu, et a été livré à sa propre fragilité. Contrairement à d'autres, il n'a reçu aucune somme d'argent.

- Pourquoi n'a-t-il pas reçu d'argent?

- Je ne sais pas. Ce n'était peut-être pas le meilleur moyen de l'aider. Mais il avait un projet de vie, qu'on aurait pu encourager. Il était passionné par le milieu de l'alpage, il aurait été possible de l'aider à trouver sa voie dans ce domaine. Après les abus dont il a été l'objet dans les années 1980, il a tout abandonné: apprentissage, études. Il a même sombré dans la drogue. Il avait juste besoin d'être épaulé, mais il a été éconduit jusqu'à ce qu'il y ait prescription.

- Combien de témoignages avez-vous recueilli?

- Des dizaines. Cela va de lettres qu'on m'a écrites à des gens qui viennent me parler. Je ne connais personne qui ait touché des indemnités. En Valais, l'Eglise a abusé autant des adultes que des enfants. Vous savez, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, l'évêché, les curés, c'était le pouvoir. C'était inabordable, ça faisait peur. Certains ont abusé de ce pouvoir.

- Quelle solution préconisez-vous pour aider les victimes?

- La plus élémentaire, ce serait de créer une cellule neutre, où des personnes abusées peuvent s'exprimer. Les évêques ne comprennent pas que ces gens n'osent pas leur parler. Mais ils ont perdu toute confiance envers l'Eglise. Si on est abusé par une institution, on ne va pas aller demander réparation auprès d'elle. C'est dommage que la Conférence des évêques suisses n'a pas voulu créer une telle cellule, en lien par exemple avec un institut universitaire de psychologie, où les gens peuvent venir témoigner.

- Selon l'Eglise, les prêtres pédophiles sont soumis à des thérapies pour qu'ils ne réitèrent pas.

- Oui, l'abuseur est aidé et peut subir une thérapie, tandis que la victime est effacée. On lui dit: «On ne peut rien faire, il y a prescription.» C'est cela qui est grave.

- Avez-vous l'impression que l'Eglise catholique a essayé d'étouffer ces affaires?

- C'est évident. Elle fait tout pour les étouffer, elle ne veut pas les entendre. Mais ces histoires ressortent périodiquement et là, l'Eglise fait tout faux. Elle nous fait passer pour des personnes qui veulent lui nuire. Ce n'est pas vrai. S'il existait un lieu où ces choses pouvaient être dites, il n'y aurait pas ces déballages périodiques.

- La Conférence des évêques suisses a émis des directives pour les diocèses concernant les abus sexuels dans le cadre de la pastorale. Ce document est-il pertinent selon vous?

- C'est de la poudre aux yeux. Après la production de ce document, j'ai soumis à l'Eglise les deux cas cités ci-dessus. Elle n'a pas tenu compte de ces directives. Je ne sais pas sur quels critères elle se base pour décider qu'une victime mérite d'être aidée et pas une autre. Ce n'est pas à elle de le définir mais à une entité composée de psychologues, de médecins, de spécialistes.

- Etes-vous encore croyant?

- Si le monde était affranchi des religions, il irait mieux. Avec notre intelligence, notre cœur, nous possédons tout ce qu'il faut pour se respecter les uns les autres. Cela dit, je crois en une certaine lumière, malgré les expériences que j'ai traversées.

*«La messe câline», Gérard Falcioni, Ed. Faim de siècle, 2004.