Grande interview

Gerhard Pfister: «Il faut une loi pour encadrer les religions»

Gerhard Pfister préside le PDC depuis avril. Il sera ces prochaines années une personnalité incontournable de la politique suisse. Il ambitionne de redonner une identité à son parti et se montre critique face à l'évolution de l'Union européenne. Mais il défend bec et ongles le maintien des accords bilatéraux

Président du PDC depuis avril, Gerhard Pfister est le nouveau poids lourd de la politique suisse. Même la pourtant très critique Weltwoche dit qu'il «est actuellement l'homme politique le plus important du pays». Le Temps l'a rencontré pour parler d'Europe, d'immigration, des retraites et du PDC.

Le Temps: Quel regard portez-vous sur l’UE aujourd’hui?

Gerhard Pfister: L’UE s’éloigne de plus en plus des valeurs qui sont celles du continent européen. La grande idée de l’Europe était, après la Deuxième guerre mondiale, d’éviter des conflits et des guerres en liant les pays entre eux sur le plan commercial. Trop bureaucratique, l’UE ne répond plus aux besoins des citoyens. Cette évolution est liée à la faiblesse de ceux qui la dirigent. L’UE manque d’hommes et de femmes d’État d’envergure. On a plutôt affaire à des managers. On observe le même affaiblissement dans l’économie : les vrais chefs d’entreprise ont aussi été remplacés par des managers.

– Vous êtes critique envers la politique migratoire de l’UE et de l’Allemagne, où c’est la CDU, historiquement proche du PDC, qui est au pouvoir. Que reprochez-vous à Angela Merkel?

– L’Allemagne a perdu le contrôle de sa politique migratoire. Elle ne cherche plus à savoir qui vient chez elle ni pour quelles raisons. Cette abdication politique affaiblit la sécurité en Europe. Je ne comprends pas les motivations de la chancelière. J’ai le sentiment que, comme l’ensemble de la population allemande, elle ne veut pas que l’Allemagne apparaisse comme un mauvais partenaire. Les Allemands ont toujours le sentiment d’avoir une dette envers l’Histoire. Ils se sentent plus responsables que les autres pays de montrer leur aptitude à collaborer avec leurs voisins. Mais ça ne suffit pas.

– Face au Brexit, face à une France et une Italie en crise, l’Allemagne n’a-t-elle pas de bonnes raisons de se sentir seule aux commandes de l’UE?

– C’est vrai qu’elle est aujourd’hui le seul pays capable de porter l’idée de l’Union européenne. Elle a une grande responsabilité à cet égard. Mais elle a peur d’apparaître comme trop dominante, toujours en raison de son passé. C’est pour cela que je pense que l’Europe doit redevenir plus démocrate-chrétienne.

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– Il y a longtemps eu des relations étroites entre le PDC et la CDU. Comptez-vous renouer ces liens?

– Oui. La réunification de l’Allemagne a déplacé le centre politique vers l’est. C’est d’ailleurs de là que vient Angela Merkel. Depuis quelques années, l’Allemagne manifeste moins de compréhension envers la Suisse. Les discussions difficiles autour de l’aéroport de Zurich en sont la preuve. Cela a aussi affecté les relations entre la PDC et la CDU. J’ai l’intention de les améliorer. Je me rends bientôt à Berlin pour rencontrer des amis de ce parti.

– Quelle serait cette Europe plus démocrate-chrétienne dont vous rêvez?

– Il y a plusieurs aspects: davantage d’échanges économiques et de fédéralisme, moins d’interventions étatiques, d’uniformité, de bureaucratie et de centralisme. Je revendique un retour aux sources de ce que doit être l’Union européenne. Nous devons débattre de nos valeurs occidentales chrétiennes, affirmer nos convictions.

– Vous faites référence aux conséquences de la crise migratoire?

– Oui. La crise migratoire pose un défi colossal à l’Occident, celui de défendre ses valeurs. La notion du vivre ensemble allait tellement de soi qu’on n’en discutait plus. L’arrivée massive de migrants en provenance du Moyen-Orient exige qu’on en débatte à nouveau.

– Cela pose la question de la place de l’islam dans la société. Au lieu de régler le cas de la burqa, le président du PS Christian Levrat évoque l’idée d’un article constitutionnel sur les religions qui reconnaîtrait l’islam mais fixerait les conditions d’exercice des imams. Qu’en pensez-vous?

– Je suis content qu’il accepte d'en parler. Lorsque j’ai dit que c’était un sujet important, des gens de gauche ont très mal réagi. Je me réjouis que les positions évoluent. Il me semble toutefois prématuré de décider que l’islam doit être reconnu en Suisse au même titre que les églises nationales comme l’envisage Christian Levrat. Certains courants de l’islam ne me paraissent pas compatibles avec les valeurs fondamentales de notre société et avec notre Etat de droit. Il faut commencer par clarifier cela.

– En début d’année, vous disiez que votre position à propos de l’initiative sur la burqa n’était pas encore arrêtée. L’est-elle aujourd’hui?

– Je juge toujours gênant d’inscrire une telle interdiction dans la Constitution. Et la burqa me gêne toujours autant. Elle n’a pas sa place dans notre société. Mais ma pensée a évolué sur un point: comme cette initiative risque d’être acceptée par le peuple, il faut lui opposer un contre-projet indirect. Une solution nationale est nécessaire. Je suis un fédéraliste convaincu, mais, sur cette question précise, on ne peut pas imaginer des règles différentes d’un canton à l’autre.

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– Que dirait ce contre-projet?

– Il faut une loi qui définisse quelles pratiques sont admises au nom d’une religion et lesquelles ne le sont pas. L’Église catholique a débattu de ses relations avec l’État moderne dans le cadre du concile Vatican II dans les années 60. L’encyclique Lumen Gentium lui impose d’accepter les lois acceptées démocratiquement et limite par conséquent la liberté de foi.

– Cette loi engloberait-elle les obligations à l’école et le statut des imams?

– Oui, mais ce n’est qu’une idée pour l’instant.

– Comment imaginez-vous l'Europe après le Brexit?

– J’ai passé mes vacances à Londres et dans le sud-est de l’Angleterre. J’en ai profité pour discuter avec les gens. La plupart pensent qu’une solution pourra être trouvée et que la Grande-Bretagne maintiendra de bonnes relations avec les Vingt-Sept. Mais c’est un piège pour l’UE: si elle trouve une solution raisonnable avec le Royaume-Uni, elle pourrait tenter d’autres pays économiques forts, comme les Pays-Bas. Si l’UE ne veut pas éclater, elle doit devenir plus fédéraliste et plus proche des citoyens. Elle doit laisser davantage de libertés aux Etats membres. Jean-Claude Juncker a dit voici quelques jours que les frontières nationales étaient «la pire invention des politiciens». C’est une horreur de dire ça. L’UE n’a pas la même expérience des droits populaires que la Suisse. Chez nous, nous sommes habitués à accepter les décisions du peuple et à rebondir lorsqu’elles ne sont pas conformes à ce qu’a voulu le gouvernement. L’UE découvre ce qu’est un vote de défiance.

– Quelles conséquences pour la Suisse?

– Le Brexit ne change rien. La Suisse doit résoudre ses problèmes de manière autonome.

– L’UE souhaite les résoudre par un accord cadre institutionnel. Est-ce nécessaire?

– Non. Je ne vois pas comment convaincre le peuple suisse de soutenir un tel accord. On n’en sait pas grand-chose, mais ce qu’on en sait, à savoir l’arbitrage de la Cour de justice de l’UE pour régler les différends, n’a aucune chance d’être accepté en votation populaire. Il y a quelques années, les banques et les assurances avaient en effet le souci d’accéder au marché européen et un accord cadre pouvait leur apporter une certaine sécurité juridique. Mais ce n’est plus nécessaire, car la plupart ont trouvé une solution.

– Pourquoi vous opposez-vous à la Cour de justice de l’UE?

– Comme la Suisse n’est pas membre de l’UE, ce sont des juges étrangers. S’il faut un arbitre, nous préférons que cela soit la Cour de l’AELE, dont la Suisse est membre.

– En revanche, l’UE n’est pas membre de l’AELE.

– Vous avez raison. Mais quels sont les problèmes fondamentaux qui justifieraient le recours à une instance d’arbitrage? Si l’UE et la Suisse ont des interprétations divergentes des accords, elles peuvent régler ça au niveau des gouvernements ou des comités mixtes. On n’a pas besoin d’un tribunal arbitral.

– Didier Burkhalter soutient pourtant cette solution. Pensez-vous que le Conseil fédéral soit derrière lui?

– J’ai des doutes. Johann Schneider-Ammann dit parfois autre chose que lui. Il y a un manque de cohésion entre les membres du gouvernement. J’attends du Conseil fédéral une stratégie plus claire. Didier Burkhalter brille par son optimisme, il se dit confiant, il ne cesse de dire qu’on est très proche d’une solution. Mais les mois passent et rien ne se passe. J’ai l’impression que la démission du secrétaire d’État Yves Rossier est l’aveu de l’échec de sa stratégie. Ils ont amené ensemble la solution de la Cour de justice de l’UE. Yves Rossier sert aujourd’hui de bouc émissaire.

– Pourra-t-on mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration sans violer l’accord sur la libre circulation des personnes?

– Trois éléments doivent être pris en compte. Le PDC défend le principe d’une clause de sauvegarde, dont le mécanisme reste à préciser. Le PLR veut une préférence nationale à l’embauche. Nous sommes d’accord sur le principe. Et il faut rendre plus difficile l’accès des immigrés au système d’assurances sociales.

– Vous renoncez aux contingents, pourtant exigés par l’article constitutionnel?

– Je suis d’accord avec l’UDC pour dire qu’il faut limiter l’immigration. Mais il est primordial de tenir compte des besoins de l’économie et, donc, de maintenir les accords bilatéraux. Entre Charybde et Scylla, le chemin est très étroit et il est impossible d’appliquer l’article constitutionnel à la lettre. Je suis impressionné par le travail effectué par Michael Ambühl. Je pense qu’il a trouvé une solution. Elle permettra de limiter l’immigration dans les régions et les branches où elle pose problème. C’est une forme de contingentement temporaire.

– La réforme des retraites est dans une impasse. Comment en sortir?

– En choisissant les solutions du PDC! Elles se sont imposées au Conseil des Etats. Elles prévoient de compenser la baisse du taux de conversion du deuxième pilier, inévitable et urgente, par une augmentation des rentes AVS de 70 francs par mois. Cette compensation est indispensable, car on ne peut pas dire aux retraités qu’on réduit leur revenu alors que d’autres dépenses budgétaires, comme celles de la migration, augmentent. Dans notre système de démocratie directe, un projet de pur démantèlement n’a aucune chance.

– Le mécanisme retenu par la commission du Conseil national, à savoir une hausse par tranches de l’âge de la retraite si la situation financière de l’AVS l’exige, n’est-il pas logique?

– Sur le principe, la majorité PLR-UDC qui a fait passer cette solution a raison. Mais il faudra franchir l’obstacle d’une votation populaire. Or, le risque d’échec de cette solution devant le peuple est très élevé. Nous allons convaincre ces deux partis de laisser tomber cette idée. L’Union patronale – je suis membre de son comité – a elle-même dit que les décisions de la commission du National étaient exagérées.

– Les 70 francs supplémentaires devraient être financés par une hausse des cotisations. Est-il justifié de faire passer les actifs à la caisse?

– Oui. On doit résoudre la question du financement de l’AVS et compenser la réduction inévitable des rentes du deuxième pilier. Il n’y a donc rien de choquant à demander une contribution aux actifs. C’est le seul moyen d’avoir un projet équilibré.

– Vous avez lancé un projet de réforme interne nommé PDC 2025. Que voulez-vous faire de ce parti?

– Je veux que ce parti connaisse la voie du succès. Je me donne du temps pour y parvenir. Le PDC a déjà retrouvé le succès dans quelques cantons comme le Valais, Genève, Fribourg et Zoug. Et les jeunes se reconnaissent plus facilement dans le PDC qu’il y a dix ans. Il faut continuer. J’ai une stratégie dans ma tête, mais je ne veux rien brusquer et je ne suis pas encore sûr d’avoir raison. Je souhaite écouter les gens, ce qu’ils ont à dire, les problèmes qu’ils ont identifiés, les solutions qu’ils proposent. Je veux comprendre pourquoi nous ne parvenons pas à exploiter notre potentiel électoral alors que c’est nous qui gagnons le plus de votes devant le peuple et au parlement. C’est la première étape de PDC 2025. Mais le chemin est long. Nous en reparlerons plus en détail lors de notre congrès estival en 2017.

– On vous attend sur une voie plus conservatrice, plus à droite que ces dernières années. Le week-end dernier, devant vos délégués, vous avez parlé de «conservatisme compatissant». Qu’entendez-vous par là?

– Je suis un conservateur, tout le monde le sait. Je suis conservateur sur les valeurs, pas sur les structures. Etre conservateur sur les valeurs implique l’écoute des gens et une sensibilité sociale. C’est là que le PDC doit se positionner : il doit montrer qu’il est plus social que le PLR et plus libéral que l’UDC. Nous devons incarner le «C » du PDC. Une grande majorité de nos membres souhaitent que notre politique s’inspire de ce «C». Cette lettre est un «brand», une marque, notre clé USB.

– C’est grâce au PDC que certaines décisions écologiques ont été prises, comme l’abandon progressif du nucléaire. Poursuivra-t-il dans cette voie ?

– La décision d’abandonner progressivement le nucléaire a été prise et vous savez combien elle m’a été difficile. Il n’est pas question de revenir en arrière. Il faut acter le fait qu’il sera impossible de construire une nouvelle centrale nucléaire en Suisse. En revanche, le PDC combattra l’initiative des Verts «Sortir du nucléaire» en novembre, car elle est dangereuse. Le remplacement de cette énergie par d’autres prendra du temps.

– Le PDC s’est-il trop souvent allié avec d’autres partis ces dernières années?

– Le PDC commet l’erreur de se sentir trop souvent responsable de trouver une solution à tout prix. Cela l’amène à s’allier parfois avec la gauche, parfois avec la droite. Cela a un effet pervers : on peine à identifier le PDC comme une force de proposition et l’on pense qu’il se raccroche aux idées des autres pour trouver des compromis. Nous ne devons pas conclure de pacte avec les autres partis. Nous devons commencer par définir ce que nous voulons. Et ce n’est qu’après cela que nous pouvons tenter de former des majorités avec ceux qui partagent nos vues. Nous devons davantage penser à nous. C’est ce que nous avons fait avec la Prévoyance vieillesse 2020. Avec Urs Schwaller, nous avons décidé ce que nous voulions et nous nous sommes entendus avec la gauche au Conseil des Etats, car c’est avec elle que nous avions des convergences de vues.

– Les discussions entamées avec le Parti bourgeois-démocratique sont-elles enterrées?

– Nous allons en reparler cet automne. Nous déciderons si nous poursuivons la collaboration entre nos deux groupes parlementaires ou si nous voulons autre chose. J’ai toujours défendu cette collaboration et j’étais personnellement prêt à aller plus loin. Je pensais que c’était l’occasion idéale pour le PDC de jeter un pont en direction des cantons où il est faible. Mais je comprends que le PBD ait rejeté cette idée. C’était un parti nouveau lancé avec beaucoup d’enthousiasme, qui a connu le succès, du moins au début. Il était difficile pour lui de se fondre dans un parti beaucoup plus grand. Le PBD se trouve dans une situation nouvelle depuis la démission d’Eveline Widmer-Schlumpf. Il lui faut du temps pour réfléchir à sa stratégie hors du Conseil fédéral.


Le questionnaire de Proust

– Quel est le fond d’écran de votre ordinateur?

– Le Palais fédéral, parce que ça a été programmé ainsi, et l’église San Giorgio à Venise, car je me rends souvent là-bas et j’aime y être.

– Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, que changeriez-vous?

– Rien. J’ai le privilège de mener une vie heureuse.

– Vous ne sortez jamais de chez vous sans…?

– Mes clés et mon téléphone portable.

– Si vous étiez un animal, quel animal seriez-vous?

– Un aigle. Il voit le monde sous une autre perspective, ce que je rêve de faire, et parce qu’il
vole, ce que je fais volontiers.

– Quelle est la plus vieille chose que vous possédez?

– Un tableau d’un peintre hollandais du XVIIe siècle et des fossiles du Canada vieux de quelques millions d’années.

– Quelle est l’application de votre téléphone mobile que vous utilisez le plus?

– Twitter.

– Quel est votre plat préféré?

Tout ce que nous offre la cuisine ligure.

– Que ne mangeriez-vous jamais, même sous la torture?

– Ce qu’il m’est même impossible d’écrire. Mais on fait parfois des choses inimaginables sous la torture.

– Quel talent n’aurez-vous jamais?

– De nombreuses aptitudes sportives et motrices.

– Combien d’amis avez-vous sur Facebook?

– J’ai environ 3600 contacts. Mais ce n’est pas sur Facebook que je trouve mes amis.


Profil

1962. Naissance à Zoug
1989. Licence en lettres, Université de Fribourg.
1994. Directeur et président du conseil d’administration de l’Institut Dr. Pfister AG.
2003. Election au Conseil national
2016. Président du PDC Suisse

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