Lorsque Gerhard Pfister voit le jour en 1962, le PDC s’appelle encore le Parti conservateur chrétien-social. Ce n’est qu’en 1970, face à la sécularisation progressive de la société et à l’urbanisation croissante des campagnes, que le parti tente de se défaire de son héritage catholique et conservateur en changeant de nom. Entre une aile conservatrice extrêmement attachée aux valeurs chrétiennes et une minorité qui milite pour un nom exempt de toute référence confessionnelle, l’appellation est alors âprement débattue. En devenant le PDC, le parti du centre n’a toutefois pas réussi à se débarrasser de son étiquette religieuse. Cinquante ans plus tard, le PDC décide donc une nouvelle fois de se réinventer. Il veut devenir «Le Centre», ce qui devrait faciliter une probable union avec le PBD, le Parti bourgeois démocratique.

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Le Temps: Vous êtes face à deux protestants plus ou moins athées. Allez-vous survivre à cette interview?

Gerhard Pfister: Ah! Vous êtes deux protestants déchristianisés? Il faut une sacrée foi pour être athée, car vous devez avoir la certitude que Dieu n’existe pas. Je vous conseillerais plutôt d’être agnostiques!

Ressentez-vous encore parfois un esprit Sonderbund dans les cantons catholiques de Suisse?

Oui, bien sûr, même si on ne le sent pas forcément dans la vie quotidienne. Faites une fois le voyage entre Lucerne et Berne, en traversant l’Entlebuch et l’Emmental. Vous verrez les mêmes paysages, les mêmes types d’habitants. La seule chose qui change en franchissant la frontière cantonale, c’est le pourcentage du PDC, qui passe de 40 à 0%. La raison de cette différence a ses racines dans le Sonderbund.

Vous avez suivi votre gymnase au cloître de Disentis (GR) en milieu catholique. Sans filles, n’était-ce pas ennuyeux ?

Détrompez-vous! Les professeurs, qui étaient des bénédictins, ont osé admettre les filles, mais dans une maison séparée bien sûr. Cela dit, j’y ai reçu une éducation humaniste qui m’a beaucoup apporté.

Vous étiez ouvert à la théologie de la libération?

Je me souviens d’un professeur progressiste qui nous en parlait et qui était très déçu de notre position conservatrice. Il nous disait: vous êtes jeunes, vous devriez être progressistes!

Par la suite, un événement a-t-il marqué votre éveil politique?

Mon père disait toujours: une famille qui ne consacre pas de temps à son devoir politique n’est pas une bonne famille. Personnellement, je n’avais pas de plan de carrière politique. Mais à peine élu au Grand Conseil, j’ai été sollicité pour devenir président de la section cantonale. J’avais 36 ans.

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Vous aimez le pouvoir?

Lorsque vous vous lancez en politique, vous devez avoir une relation décontractée avec le pouvoir. En Suisse, le pouvoir est très limité par les institutions et par la démocratie directe. Le côté génial du système suisse, c’est qu’il réduit au minimum le pouvoir des élites sur les citoyens, qui gardent un maximum de libertés individuelles.

Alors comment vous seriez-vous comporté si vous étiez né en Chine?

J’ai la chance d’être Suisse. Franchement, je ne sais pas comment je me serais comporté si j’avais grandi dans un régime aussi autoritaire que celui de la Chine. J’aurais probablement été confronté à deux tentations. Celle du pouvoir, mais cela a pour prix de renoncer à la liberté de penser. Ou alors celle de la résignation et de l’exil intérieur.

En tant que président du PDC suisse, vous devez concilier les ailes conservatrice et sociale libérales. N’est-ce pas le mariage de la carpe et du lapin?

En tant que président, ma tâche consiste à les fédérer. Cela dit, je constate que l’écart s’est réduit entre ces deux pôles et que notre groupe est devenu plus homogène, beaucoup plus que le PLR par exemple.

Vous vous êtes beaucoup profilé comme le parti de la famille. En fait, le PDC n’a-t-il pas toujours été le parti d’un seul type de famille, celle qui est traditionnelle?

La famille est le noyau de base de la société. C’est également à ce niveau que se joue le bien-être de l’enfant, un point central de notre politique familiale. Ensuite, libre à chacun de choisir le type de famille qu’il a envie de fonder. Ce n’est ni à un parti politique ni à l’Etat de dicter le mode de vie à adopter.

Dans votre initiative contre la pénalisation du mariage, vous avez décrit le mariage comme l’union d’une femme et d’un homme. N’était-ce pas réducteur?

Nous avons perdu cette votation de très peu. Nous l’aurions probablement emportée si le Conseil fédéral ne s’était pas trompé dans son argumentation, ce qu’a reconnu le Tribunal fédéral. Malgré cet arrêt, nous avons décidé de ne pas revoter sur ce texte, car cette définition du mariage est controversée aussi au sein du parti.

Mais vous, vous êtes pour le mariage pour tous?

Personnellement, je préfère le mariage dans sa forme traditionnelle. Mais je dois constater que le monde change et qu’une grande partie de nos membres ne partagent pas mon avis. Dans la procédure de consultation à ce propos, nous avons donc choisi de soutenir le mariage pour tous.

Venons-en au «C» de votre nom. L’ancien conseiller fédéral Arnold Koller disait que c’était «l’âme de votre parti». Allez-vous la perdre?

Il y a toujours un certain danger. Une étude a montré que nous risquions de perdre 1% de notre électorat. Mais ce même sondage a révélé que nous pouvions regagner ce 1% ailleurs, grâce à un changement de nom. Nous avons même le potentiel de passer de 11,4% aujourd’hui à 20% à terme. Je comprends les réactions des gens attachés à nos valeurs chrétiennes. La réalité, pourtant, c’est que nous perdons les élections depuis quarante ans. Si cette tendance se poursuit, nous allons tomber en dessous de la barre des 10% d’électorat dans huit ans, avec le risque de perdre notre seul siège au Conseil fédéral. En tant que président, je ne peux pas me contenter d’administrer le parti, je dois proposer une solution qui le remette sur la voie du succès. Le nouveau nom proposé par la présidence du parti en fait partie.

Le terme «chrétien» contenait des valeurs, alors que «Le Centre» est vide de sens. Cela n’a-t-il pas été un crève-cœur pour vous d’abandonner le «C»?

N’oubliez pas que je suis le président qui a lancé ce débat sur ces valeurs. Je les ai défendues face aux médias et au sein de mon groupe. J’avoue m’être senti assez seul à le faire à la fin. J’ai été critiqué. Maintenant que j’envisage de laisser tomber le «C», je le suis aussi. Ce qu’on doit faire désormais, c’est donner un contenu à cette nouvelle marque.

Croyez-vous vraiment que ce changement de nom va suffire pour vous faire gagner de nouveaux électeurs?

Une vraie politique du centre ne consiste pas à attendre de voir comment se positionnent la gauche et la droite, puis à faire un compromis. Nous devons avancer nos propres idées, comme nous le faisons lorsque nous lançons une initiative populaire pour juguler la croissance des coûts de la santé. Actuellement, notre problème est que certains votants ne se sentent pas concernés par notre parti en raison de sa référence religieuse. Sans le «C», nous allons toucher un nouveau public qui se sent proche de notre politique, basée sur des valeurs avant tout humanistes, qui concilient liberté, solidarité et responsabilité.

Vous aviez déjà changé de nom en 1970, le Parti conservateur chrétien-social devenant le PDC d’aujourd’hui. Avec le recul, cela a-t-il été une erreur de garder ce «C»?

L’idée était de faire du PDC un «centre dynamique». Mais nous n’avons pas réussi à nous défaire de cette étiquette de parti catholique. Nous sommes restés un parti fort dans les petits cantons, mais presque inexistant dans les quatre plus grands cantons réformés que sont Zurich, Berne, Vaud et Argovie, où nous n’avons que 3 sièges sur 94 au Conseil national.

Ce nom doit-il aussi faciliter la fusion avec le PBD?

Une fusion avec le PBD nous permettrait de gagner des électeurs et des structures dans les cantons de Berne, de Glaris, des Grisons mais aussi de Zurich. C’est une occasion d’augmenter notre part électorale mais surtout de renforcer nos positions politiques.

Combien de générations faudra-t-il pour convaincre ce nouvel électorat?

Si nous continuons à travailler comme nous le faisons depuis 2016, je suis persuadé qu’en 2023 nous serons parmi les vainqueurs des élections. Et cette dynamique du succès changera la perception de notre parti, qui deviendra plus attrayant auprès d’électrices et d’électeurs qui n’ont pas voté PDC jusqu’à présent.

Où voyez-vous le PDC dans dix ans?

Notre but est de regagner notre deuxième siège au Conseil fédéral en 2027. C’est un enjeu important pour notre pays, qui a besoin d’un centre fort capable de prendre des responsabilités au sein du gouvernement. Regardez de quelle façon l’UDC attaque les institutions! Elle critique ses propres juges fédéraux lorsque ceux-ci ne suivent pas sa politique. Cela montre qu’elle ne respecte même pas la séparation des pouvoirs, mais surtout qu’elle ne souhaite pas des institutions fortes et indépendantes. C’est pourtant cela qui fait la force de notre démocratie.

Dans le dossier européen, êtes-vous favorable à la conclusion d’un accord institutionnel avec l’Union européenne?

Nous avons émis quatre réserves sur des points non résolus par le Conseil fédéral. Cela concerne non seulement la protection des salaires, les aides d’Etat et la directive sur la citoyenneté, mais aussi le rôle de la Cour de justice de l’UE qui empiète sur notre souveraineté. C’est maintenant au Conseil fédéral de clarifier ces questions avec l’UE.

L’ancien secrétaire d’Etat Michael Ambühl a proposé un accord intérimaire en attendant de régler la question institutionnelle. Qu’en pensez-vous?

C’est une idée intéressante. Le fait que l’UE prenne des mesures de représailles [comme sur l’équivalence boursière qu’elle a refusée à la Suisse, ndlr] n’augmente pas les chances de cet accord devant le peuple. Pour l’heure, je comprends que l’UE ait d’autres dossiers plus importants à traiter comme celui de la sortie de la Grande-Bretagne. Il faut attendre de voir comment cette question évolue.

N’est-il pas paradoxal que votre parti soit si sceptique envers l’UE alors que c’est votre propre famille politique qui a construit ce projet européen?

Je suis un Européen. Ma mère était Allemande et des membres de sa famille sont morts durant les deux guerres mondiales. J’admire le fait que des personnalités chrétiennes-démocrates se soient engagées pour pacifier l’Europe en créant une communauté axée sur les échanges économiques. Mais cette communauté a peu à peu empiété sur les souverainetés nationales. Elle a échoué à en faire un projet fédéraliste et pluraliste.

Outre la sortie de crise du coronavirus, la lutte contre le réchauffement climatique reste le plus grand défi à l’avenir. Pourquoi votre parti est-il si peu visible dans ce dossier?

Je vous rappelle, si vous ne le savez pas, que c’est un PDC, l’ancien conseiller national Julius Binder, qui a donné l’impulsion menant en 1971 à introduire un article sur la protection de l’environnement dans la Constitution. Notre parti a toujours été convaincu, bien avant les Verts’libéraux, qu’il fallait concilier l’écologie et l’économie. C’est le grand défi de notre parti. Nous ne profitons jamais d’une seule thématique, comme les Verts sur l’environnement ou l’UDC sur la crise migratoire. Dans ce dossier, c’est le PLR qui a dû faire un virage à 180 degrés. Nous, nous avons pris nos responsabilités en soutenant la loi sur le CO2!


Questionnaire de Proust

Un rêve d’enfant?

Des vacances sans fin chez ma tante à Vintimille.

Une figure politique qui vous a marqué?

Les anciens conseillers aux Etats Carlo Schmid et Franz Muheim. Ce sont deux sources d’inspiration.

Le plus grand pape, à votre avis?

Jean Paul II. L’Europe de l’Est lui doit sa libération du socialisme.

Ce qui rend fier d’être Suisse?

Je suis surtout chanceux d’y être né et de pouvoir y vivre.

L’objet qui vous suit partout?

Mon alliance qui me rappelle la personne la plus chère qui m’accompagne au quotidien.

Votre plaisir coupable?

Une bouteille de Château d’Yquem. Je commets ce péché tout au plus une fois par an, la veille du Nouvel An.

La pire nuit blanche?

La nuit après l’attentat de Zoug, du 27 au 28 septembre 2001.

Ce qui vous agace le plus?

Abuser de la confiance.