Cela fait des mois que l’on tient généralement pour acquis qu’un geste du Conseil d’Etat genevois constituerait une contribution substantielle à une sortie de crise avec Tripoli. Faite plus tôt, la concession enfin consentie par les autorités genevoises aurait peut-être eu des effets plus positifs. Il n’est pas sûr qu’elle facilite aujourd’hui beaucoup la tâche du Conseil fédéral, dès lors qu’elle intervient dans une conjoncture marquée par l’entrée en scène d’un troisième protagoniste, l’Union européenne. La Suisse a maintenant un problème avec les Etats membres de Schengen en plus d’un contentieux avec la Libye.

Rome a très officiellement et très clairement fait savoir qu’entre Tripoli et Berne son choix était vite fait. L’Italie berlusconienne, que ses tropismes poussent à faire primer ses intérêts économiques dans une dictature africaine sur la solidarité avec une démocratie alpine, est pour l’instant la seule, avec Malte, à exprimer sans ménagement sa position et à poser une sorte d’ultimatum à Berne. Tout en enrobant ses propos dans la rhétorique de circonstance sur l’amitié et la solidarité entre voisins, une délégation parlementaire italienne, qui rencontrait mercredi à Berne une délégation des commissions des affaires extérieures, a également fait savoir qu’on attend de la part de la Suisse les concessions nécessaires. Tous les partenaires européens de la Suisse ont hâte de voir la fin d’une épreuve de force dans laquelle ils sont impliqués malgré eux. La Commission européenne l’a fait savoir mercredi. La commissaire aux Affaires intérieures, Cecilia Malmström, qui s’est entretenue mercredi par téléphone avec Eveline Widmer-Schlumpf, «attend un effort des deux parties». Cette position est à relativiser, en tout cas sur l’ampleur du geste attendu, mais elle traduit un certain climat.

Pour l’instant, la Suisse peut encore compter sur des appuis sûrs au sein de l’UE. C’est de cela que Micheline Calmy-Rey serait allée s’assurer mardi à Berlin, auprès du ministre allemand des Affaires étrangères. Rien n’a filtré de cet entretien. L’Espagne, qui paraît considérer une solution à la crise comme un enjeu de sa présidence de l’Union européenne – où elle dispose d’une certaine liberté de manœuvre tant que le pouvoir de la Haut représentante de l’Union pour la politique extérieure n’est pas établi – ne veut rien imposer à la Suisse. C’est du moins comme cela que l’on peut comprendre la démarche de Miguel Angel Moratinos, son ministre des Affaires étrangères. C’est l’opposition de Berne qui l’aurait fait renoncer à un projet de déclaration commune élaborée avec Tripoli, exprimant des regrets européens pour l’élaboration d’une liste noire de dirigeants libyens privés de visas Schengen.

C’est par l’intermédiaire de son ambassadeur à Madrid que la Libye demande maintenant, d’ici à dimanche, des «excuses claires» à l’UE. La question est de savoir comment les concessions du gouvernement genevois peuvent s’inscrire dans cette nouvelle dynamique, où les enchères sont montées. Les Libyens ont salué hier soir le geste des autorités genevoises. Mis en appétit par les excuses des Etats-Unis et les ouvertures de l’Italie, ils pourraient ne pas s’en contenter.

On ne voit pas très bien par ailleurs ce que Berne pourrait ajouter aux concessions genevoises pour obtenir la libération de Max Göldi. Les idées qui circulent ne paraissent guère praticables. On entend très vaguement parler d’une éventuelle réduction de la liste noire des personnalités libyennes interdites de visas Schengen ou de sa suspension provisoire, le temps de donner à Tripoli l’occasion de faire preuve de bonne volonté. Les connaisseurs du dossier, comme Hasni Abidi, mettent en garde contre des concessions sans contrepartie, qui n’aboutissent à rien. Cela paraît être la position du Conseil fédéral. Ou à tout le moins celle du Département des affaires étrangères, qui a repris la main sur ce dossier. On y a assez stigmatisé la confiance naïve de Hans-Rudolf Merz dans les promesses libyennes pour ne pas prendre le risque de se mettre dans le même cas.

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