Vevey va enfin tirer un trait sur son douloureux passé industriel. Quatorze ans après la fermeture définitive des Ateliers de construction mécaniques, le promoteur Patrick Delarive a présenté jeudi la première étape du projet immobilier qui remplacera les halles qui bordent la Veveyse. Baptisé «Les Moulins de la Veveyse», le complexe est le plus important de toute la Suisse romande: 150 millions d'investissement, 32700 m2, 359 nouveaux logements et 440 places de parc souterraines.

La première étape, en bordure des voies de chemin de fer, est mise à l'enquête aujourd'hui. Elle comporte 101 appartements. Une partie est destinée à la vente, une autre à la location, éventuellement subventionnée, et une dernière à des logements protégés pour personnes âgées. La commune installera au centre de l'îlot une garderie et deux salles de classe enfantine.

Culture alternative oubliée

De quoi tirer un trait sur la crise industrielle veveysanne: entre 1985 et 2001, le nombre d'emplois du secondaire est passé de 3392 à 1586. Le secteur de l'industrie a été particulièrement touché: en vingt ans, Vevey a perdu 65% de ses places de travail. En 1993, Vevey détenait le triste record national du chômage: 13%.

Un seul vestige architectural restera: la halle Inox, au bord de la Veveyse, et son armature métallique. Classée monument historique, le bâtiment attend encore son affectation. Lofts, restaurant, cinéma... plusieurs pistes sont encore à l'étude.

A moins que l'immense volume ne soit dévolu aux activités culturelles, comme l'avance le syndic veveysan, Laurent Ballif. L'occasion peut-être de se réconcilier avec la culture alternative, grande oubliée de la précédente législature, avec notamment la fermeture de la plate-forme d'expérimentation en arts visuels le «Toit du monde». Et la disparition annoncée des Temps modernes, dont le bâtiment, juste en face des ACMV est promis à la démolition d'ici à deux ans.

Ambitions gelées

Car l'aboutissement des «Moulins de la Veveyse» sonne aussi le glas d'une longue série de projets envisagés sur le site des ateliers. L'Exploratoire Center, un musée futuriste de 226 millions de francs, ou l'Explorapark, parc sur le thème de la santé et des sciences de la vie, ont échoué faute de financement, en pleine crise immobilière.

Ce changement d'orientation est symptomatique des grands projets menés à bien à Vevey ces quinze dernières années. L'ancien syndic Yves Christen et ses collègues avaient dans leurs tiroirs une longue liste de projets qui devaient changer la face de Vevey. Centre de compétence sur le site des ACMV, hôtel dans le Château de l'Aile, extension du Musée Jenisch... La crise immobilière a gelé les grandes ambitions. Et l'embellie n'a profité qu'aux promoteurs privés alors que la commune devait assainir des finances exsangues.

Vevey a ainsi appris la mesure, et privilégié la création de nouveaux logements pour attirer une nouvelle population, plus fortunée et donc fiscalement plus intéressante. Cette nouvelle orientation a payé: en moins de quatre ans, plus de 560 nouveaux appartements sont sortis de terre, sur les ruines de vieux bâtiments industriels décrépis. Vevey a connu dans le même intervalle l'inauguration d'une nouvelle Migros et d'une nouvelle Coop en plein centre-ville, et la lourde restauration du centre commercial Saint-Antoine.

«Vevey a perdu de son âme»

Les effets de cette politique sont évidents: avec près de 18000 habitants, Vevey a retrouvé sa population des années 1970. Mais la mutation a un prix: «La ville a perdu de son âme, regrette le conseiller communal et architecte Boris Abbet. L'ancienne municipalité a manqué de vision globale, sans réfléchir aux implications de chaque projet sur l'ensemble de la commune. Il faut par exemple développer le tertiaire, sous peine de devenir une cité-dortoir, une simple banlieue de Lausanne.»

Après avoir profité de la reprise économique pour se débarrasser de pesants héritages de la crise, et d'une politique d'investissements démesurés, Vevey doit maintenant relancer une nouvelle série de projets. Laurent Ballif en promet à la pelle. «Notre ville a encore pas loin de 20000 m2 de friche industrielle.» Plusieurs voix s'élèvent par exemple pour offrir une large place à la culture dans le quartier des Bosquets, derrière la gare et juste en face des futurs «Moulins de la Veveyse».