Les Trois Suisses, Guillaume Tell, Winkelried, le cortège patriotique fédéral défile au masculin. Pour trouver quelques héroïnes, en cette semaine du 1er Août, il faut aller dans les cantons. Qui sont-elles, qu’ont-elles fait au juste et comment leur gloire arrive-t-elle jusqu’à nous? Réponses avec Gilberte de Courgenay, la Mère Royaume, la reine Berthe et sainte Marguerite Bays. 

En 1914, au début de notre histoire, elle a 18 ans. Elle vit et travaille chez ses parents, Gustave et Lucine Montavon, qui tiennent l’Hôtel de la Gare, à Courgenay. La déclaration de guerre va secouer la région, qui se retrouve très exposée. La paisible Ajoie est sur la frontière et l’on craint que l’Allemagne n’envahisse la France en violant le territoire helvétique. Les soldats, alémaniques pour la plupart, débarquent en nombre dans les villages jurassiens.

Les Montavon ont deux autres filles, dont la chronique ne garde aucune trace. Il n’y en a que pour Gilberte, une jolie brune, intelligente, gentille, qui charme les militaires en se souvenant de leur petit nom. Elle a fait son année en Suisse alémanique, ce qui lui permet de parler en Schwyzerdütsch à ces garçons en uniforme qui ont le mal du pays.

Le conflit dure, mais les Allemands passent par les Ardennes pour entrer en France. En Ajoie, c’est un peu la routine et la guerre en chansons. Deux soldats composent une rengaine que le jeune frère de l’héroïne, futur compositeur, aide à mettre en musique. On la chante à l’Hôtel de la Gare. Les couplets rendent joliment hommage, en suisse allemand, au je-ne-sais-quoi de la jeune aubergiste, tandis que le refrain, dans un français maladroit, répète que «la petite Gilberte connaît 300 000 soldats et tous les officiers». Les parents Montavon, qui avaient certes le sens du commerce mais aussi une moralité rigoureuse, froncent le sourcil: pourvu que ces vers de mirliton ne fassent pas passer leur cadette pour une fille à soldats!

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Voilà, c’est à peu près tout pour les faits d’origine. La chanson qui célèbre Gilberte va jouer un rôle déterminant dans la création de son personnage. Chansonnier renommé, Hanns In der Gand (1882-1947) fixe le morceau dans sa forme définitive et l’inscrit au répertoire populaire alémanique. On la chante, aujourd’hui encore, dans les casernes. Evelyne Bernasconi, l’actuelle patronne de l’Hôtel de la Gare, en témoigne: «Un jour que je cherchais la tombe de Gilberte au cimetière de Nordheim, à Zurich, j’ai demandé mon chemin à un jeune employé et celui-ci, en souriant, m’a fait écouter la chanson, qu’il avait sur son portable.»

Comme Blanche-Neige

Populaire fille d’hôteliers durant la Première Guerre mondiale, Gilberte va connaître son véritable sacre au temps de la seconde. La voici promue icône de la défense spirituelle, alors qu’elle vit depuis longtemps en paisible mère de famille. La chanson inspire d’abord au Bâlois Bolo Mäglin (1898-1973) une pièce de théâtre et un roman, parus en 1939. Le réalisateur Franz Schnyder (1910-1993) en tirera deux ans plus tard son premier film, Gilberte de Courgenay, qui attirera les foules.

Le rôle titre est tenu par Anne-Marie Blanc, qu’un destin commun relie à son personnage: toutes deux sont des Romandes qui doivent leur gloire au public alémanique. Sur l’écran, la belle et lumineuse actrice entretient avec des soldats qui ne se battent jamais une relation qui ressemble à celle de Blanche-Neige et des sept nains. Pourtant l’amour est au scénario. Mais à peine affleure-t-il que la pure héroïne se sacrifie sans combattre au profit d’une rivale. La femme idéale doit penser à l’homme avant de penser à elle-même.

Un culte à retardement

En 1923, la vraie Gilberte Montavon s’est mariée, épousant Ludwig Schneider, un commerçant qui n’a jamais accompli un jour de service et deviendra directeur chez Jelmoli. Ils vivent à Zurich, avec leur fille. Pendant la guerre de 1939-1945, vingt-cinq ans après les événements de sa jeunesse, Frau Schneider quitte de temps en temps sa vie privée pour participer au culte à retardement qui lui est rendu. Elle assiste à la première du film, rencontre des soldats, accueille sur le quai de la gare de Zurich des pèlerins jurassiens en route pour Einsiedeln, pose sur une photo au côté du général Guisan. On ne saura pas ce qu’elle pense au fond de tout cela. Elle meurt en 1957, à 61 ans. Sa fille, Jeanne, et sa nièce Eliane Chytil, qui a beaucoup fait pour entretenir la mémoire de sa tante, sont décédées récemment.

Un petit groupe bénévole œuvre aujourd’hui au souvenir. Il est mené par Madeleine Blanchard, qui alimente un site internet foisonnant. Bien qu’intarissable elle-même lorsqu’il s’agit d’évoquer «la Gilberte», cette Ajoulote a réuni historien, instituteur et policier dans un jardin de Courgenay pour répondre aux questions du journaliste. «Gilberte, c’est la convivialité, la tradition d’accueil de l’Ajoie», nous assure-t-on.

Entre notre héroïne et le Jura, la relation n’a pas toujours été simple. Le personnage appartient au répertoire militaire et patriotique suisse, alors que le combat autonomiste est fortement teinté d’antimilitarisme. Mais, au jardin, nos interlocuteurs le soulignent: non, Gilberte n’est pas une figure militariste. Et si elle n’a pas sa statue au panthéon séparatiste, du moins a-t-elle sa place au village. Grâce à ce groupe de fans, une fresque à son effigie a été inaugurée en 2017 sur la façade d’une maison ayant appartenu aux Montavon. Elle est due au dessinateur Pitch Comment, fils de Courgenay lui aussi.

Dormir dans son lit

L’Hôtel de la Gare a connu des hauts et des bas. Vendu aux enchères en 2015, il a été acquis, «sur un coup de cœur», par Bruno et Evelyne Bernasconi-Mamie, avocats à Killwangen (AG) et actifs dans l’immobilier. La nouvelle patronne, qui a des racines en Ajoie, a fait sa patente et dirige au quotidien une maison rebaptisée «La Petite Gilberte». La salle à manger a été joliment restaurée dans le style des anciens buffets de gare et, avis aux amateurs, l’une des chambres offre le lit conjugal de Gilberte, récupéré à Zurich.

«C’est un lieu de mémoire, autour d’un personnage qui symbolise la rencontre entre la Suisse romande et la Suisse alémanique, ce qui n’est pas si fréquent», expliquent les propriétaires. Légère ombre au tableau: entre le groupe de Madeleine Blanchard et le couple d’hôteliers, c’est le chacun pour soi plutôt que la collaboration. L’esprit de Gilberte peut bien souffler sur la cohésion nationale, dans son village il y a comme un trou d’air.


Gilberte de Courgenay en huit dates

1896 Gilberte Montavon naît le 20 mars à Courgenay, canton de Berne.

1917 Hanns In der Gand, un chansonnier renommé, interprète la chanson qui célèbre Gilberte à l’Hôtel de la Gare, le 10 octobre.

1923 Mariage avec Ludwig Schneider, un commerçant d’origine saint-galloise, dont elle aura une fille, Jeanne.

1939 Bolo Mäglin publie sa pièce de théâtre et son roman.

1941 Première du film de Franz Schnyder, Gilberte de Courgenay, avec Anne-Marie Blanc dans le rôle principal.

1957 Mort de Gilberte Schneider-Montavon à Zurich, le 2 mai.

2015 Bruno et Evelyne Bernasconi rachètent l’Hôtel de la Gare, vendu aux enchères.

2017 Inauguration de la fresque de Pitch Comment, sur l’ancienne maison des Montavon.


A lire: Damien Bregnard, «Gilberte de Courgenay, les années 1914-1918», 2001.

Pour aller en pèlerinage: le site Gilbertedecourgenay.ch et l’hôtel Lapetitegilberte.ch