Genève

Les «gilets jaunes» ont pris le rond-point de la place des Nations

Ils étaient un millier à dénoncer devant l’ONU les violences policières subies depuis trois mois lors des manifestations en France. Le rassemblement, moins important que prévu, a été pacifique. Reportage

C’était le 1er décembre dernier, lors de l’acte III des «gilets jaunes», sans doute le plus violent qu’ait connu le mouvement. Le Jurassien Eric Bailly, 42 ans, père de trois enfants, charpentier de métier, était monté à Paris pour exprimer sa colère. Un flash-ball l’a atteint au visage. Bilan: l’œil droit perdu. Eric était ce mercredi sur la place des Nations à Genève pour dénoncer devant l’ONU les violences policières en France. Cinq à huit mille «gilets jaunes» étaient attendus, ils étaient environ un millier (600 selon la police).

Une déception relative pour Nicolas Mollier, venu d’Albertville, en Savoie, l’initiateur de ce rassemblement: «C’est un jour de semaine, les gens travaillent. L’essentiel est que le message soit transmis aux Nations unies avant la session du Conseil des droits de l’homme.» Selon un décompte figurant sur une banderole, depuis l’acte I des «gilets jaunes» le 17 novembre 2018, 180 personnes auraient été blessées à la tête, 5 auraient eu la main arrachée, 20 auraient perdu un œil.

«Potentiellement une arme de guerre»

Incriminé, le fameux flash-ball de marque LBD 40 classé en première catégorie, «donc potentiellement une arme de guerre», précise Nicolas Mollier. «Les LBD 40 sont fabriqués ici en Suisse, on vient aussi pour dire que la Suisse, pays neutre, ne peut pas exporter une arme de guerre qui fait tant de dégâts», insiste-t-il. Les «gilets jaunes» ont reçu le soutien du sociologue Jean Ziegler, du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), qui accuse la France «de mutiler les manifestants avec la complicité de la Suisse», et de «gilets jaunes» suisses «opposés à l’augmentation des primes d’assurance maladie et favorables à un jury de citoyens pour contrôler nos institutions».

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Autorisée par le Département genevois de la sécurité, la manifestation a été pacifique et le dispersement annoncé à midi s’est déroulé sans incident. Joël, venu de l’Ain: «Je vous assure que la grande chaise sur la place des Nations était déjà cassée avant notre arrivée, ce n’est pas nous qui avons fait ça.» Une façon de répondre avec humour aux accusations selon lesquelles le mouvement serait devenu incontrôlable, infiltré par des groupuscules autant d’extrême droite que d’extrême gauche. Il poursuit: «Nous avons des vidéos où l’on voit des types tout en noir et encagoulés sortir des véhicules de police pour aller faire de la casse, tout cela pour dénigrer notre mouvement. Ces vidéos-là sont bloquées quand on veut les poster sur Facebook. La France est devenue un pays de censure.»

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Kathy, 71 ans, a quitté son Var natal dans la nuit pour rallier Genève: «Nous ne sommes ni des incultes, ni des homophobes, ni des antisémites, mon grand-père est mort en déportation. Nous sommes la France d’en bas avec une retraite, en ce qui me concerne, de 1084 euros par mois après plus de trente-cinq années de labeur. Je viens ici au nom de mes petits-enfants, pour qu’ils vivent un jour mieux que moi, c’est-à-dire dignement.» Une amie de Kathy enchaîne: «Vous savez qu’en France les épouses de sénateurs ont droit à des obsèques gratuites, payées donc par nos impôts? Il faut en finir avec ces privilèges et destituer le roi.»

Pancartes accusatrices

On pouvait lire sur une pancarte: «J’accuse Emmanuel Macron et Christophe Castaner [ministre de l’Intérieur] de crimes contre l’humanité». Réaction dépitée d’un «gilet jaune» du Pays de Gex: «Je n’approuve pas ces mots qui nous décrédibilisent et nous ridiculisent. La France n’est ni le Rwanda ni la Syrie.»

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