Médias

Gilles Marchand: «Nous ne couperons pas dans le sport»

Le directeur général de la SSR précise ses priorités dans son plan d’économies de 100 millions et dit sa volonté d’introduire un rendez-vous hebdomadaire pour la fiction suisse

Le Temps: Vous avez dit que cette votation sur «No Billag» n’était pas un aboutissement, mais un début. Le début de quoi?

Gilles Marchand: Cette votation marque l’évolution de la posture du service public, qui développera des collaborations avec les médias privés suisses de manière beaucoup plus proactive que par le passé. Nous partageons déjà nos vidéos d’information avec 42 médias. Cet automne, nous mettrons aussi une plateforme d’archives à disposition du public et des médias. Autre exemple très prometteur à mes yeux: nous travaillons avec des universités romandes et le groupe Ringier dans le cadre d’un centre de recherches à l’EPFL, qui soutient des start-up actives dans l’innovation médias.

Longtemps, la SSR et les privés se sont déchirés. La hache de guerre est-elle enterrée?

Les conditions-cadres du marché restent tendues en Suisse, il ne faut pas le nier. Mais les relations entre les secteurs public et privé deviennent plus professionnelles. Nous comprenons beaucoup mieux nos problèmes mutuels.

Le Conseil fédéral veut une SSR encore plus suisse. Comment allez-vous y parvenir?

La SSR veut renforcer la manière dont son offre se démarque du reste de l’offre audiovisuelle. Nous allons bien sûr maintenir une information généraliste de même qualité dans les quatre régions du pays. Mais je veux aussi renforcer le volume de production de fictions suisses. Je tiens à ce que ces séries soient systématiquement doublées dans les langues nationales.

Qu’est-ce que cela signifie pour une série comme «Quartier des banques»?

Cela veut dire que nous devrions en produire plus et les diffuser en prime time dans les autres régions linguistiques. J’espère parvenir à un rendez-vous régulier, si possible hebdomadaire, avec de la fiction suisse.

Venons-en à votre plan d’économies. La DG devra économiser 15 millions des 100 millions. Est-ce la preuve qu’elle était devenue trop grosse?

Ces 15 millions ne concernent pas seulement le personnel travaillant ici à Berne, mais toutes ses activités en faveur de l’ensemble du groupe, liées notamment à la distribution des contenus et au secteur informatique. La direction générale devra aussi repenser son rôle et ses relations avec les unités régionales.

Les projets d’économies sur l’immobilier sont déjà très contestés. Déplacer la radio alémanique de Berne à Zurich, n’est-ce pas violer l’esprit fédéraliste de la Suisse?

Non, et le projet est encore à l’étude. Avec 100 millions de moins, nous pouvons tout à fait maintenir l’organisation décentralisée de la SSR et ainsi respecter l’esprit fédéraliste, pour autant que nous puissions mieux utiliser nos espaces. Nous nous sommes donné pour but de réduire de 30% la surface utilisée dans nos bâtiments. Sur tous les sites du canton de Berne, il est peut-être ainsi possible d’économiser plusieurs millions par an. L’autre élément à considérer concerne l’avenir numérique de la radio, qui doit absolument toucher les jeunes générations. Et il est plus simple de réunir toutes les forces qui réfléchissent à ce problème sur un seul site.

Le Conseil fédéral vous demande de donner la priorité à l’information. Est-ce à dire que vous ne supprimerez aucune émission dans ce domaine?

Nous n’en supprimerons pas, mais analyserons leurs coûts de production, car c’est ici que nous effectuerons une part significative des économies. Nous prévoyons aussi de réduire de 20 millions les investissements techniques chaque année.

Allez-vous couper dans le sport, très présent dans les programmes de la SSR?

Surtout pas. Vous avez vu les formidables audiences faites lors de la Coupe du monde en Russie? La RTS a atteint une part de marché de 73% à l’occasion du match Suisse-Costa Rica!

Justement! Pourrez-vous assurer que les téléspectateurs suisses pourront voir gratuitement tous les matchs des prochains mondiaux en 2022 et en 2026?

Nous devrions maintenir une offre riche pour ces prochains rendez-vous. Nous ferons tout pour garder cela. A plus long terme, je ne peux pas vous l’assurer, car personne ne le sait. En Suisse, de nouveaux concurrents émergent, comme Swisscom et UPC, qui investissent ensemble davantage de moyens dans les droits sportifs que la SSR. Le sport est pour nous un ingrédient central de télévision. Pas seulement parce qu’il rassemble la population suisse, mais aussi parce qu’il se déroule en direct et qu’il est un vecteur d’innovation technologique.

Et dans le divertissement?

Ici, nous allons renoncer à deux choses: il y aura moins de séries étrangères achetées et – en Suisse alémanique surtout – moins d’émissions de variété occasionnant des coûts très élevés, comme Le plus grand talent de Suisse. En revanche, nous allons pousser un nouveau type de divertissement, celui de proximité, comme dans La grande traversée des Alpes.

Quel est le nouveau rôle de la SSR alors que tout le monde s’informe dans sa propre bulle?

Nous devons justement faire éclater ces différentes bulles en produisant des contenus pour tous les publics. De plus, il faut assurer une information de bonne tenue sur tous les vecteurs. Qu’il s’agisse du téléjournal ou d’une courte info sur une application de téléphone mobile, nous devons assurer le même professionnalisme.

Comment le service public peut-il contribuer à lutter contre les «fake news»?

En vérifiant les informations, en accordant suffisamment de temps à ses journalistes pour qu’ils privilégient la qualité par rapport à la rapidité et en maintenant des réseaux de correspondants sur place. Nos sources doivent rester solides.

Vous annoncez une plateforme interactive et à la carte avec le grand public. Quand sera-t-elle accessible?

Dans un horizon de deux ans. Elle offrira un accès complet, facile, multilingue aux productions de la SSR avec des programmes offerts non pas par région mais par thème. Ces contenus multilingues seront proposés avec un sous-titrage à la carte. Grâce à cette plateforme interactive, nous espérons ouvrir un nouveau dialogue avec notre public. Nous incarnons là complètement le mandat de service public qui est d’améliorer la compréhension entre les diverses communautés linguistiques.

Est-ce un gros investissement?

Ce n’est pas énorme, car les contenus existent et la plupart des émissions sont déjà sous-titrées pour les sourds et les malentendants via le télétexte. Il s’agit d’un investissement technologique d’environ 1 à 2 millions.

Avec le nouveau système de perception, le produit de la redevance devrait augmenter. Faut-il diminuer le montant pour les ménages ou en profiter pour aider la presse en difficulté?

C’est une question politique. Personnellement, je pense que la Suisse a besoin d’un paysage médiatique diversifié et vivant. Considérant les grosses difficultés de la presse actuellement, je pense que des mécanismes d’aide indirecte seraient les bienvenus. Par exemple pour la formation, pour la distribution et pour la recherche.

Mais faut-il ne considérer que les médias privilégiant l’audiovisuel ou aussi les nouveaux portails d’information que sont «Republik» ou «Bon pour la tête»?

A mon avis, une aide indirecte n’est pas liée au vecteur. Pour produire une information de qualité, il faut des journalistes bien formés, ce qui implique des coûts.

Faut-il une forme de pacte entre la SSR et les autres médias suisses pour résister à la puissance des grands réseaux sociaux américains?

Sans entrer dans une logique cartellaire, les acteurs suisses ont tout intérêt à s’entendre sous la forme d’un partenariat renouvelé. C’est mon credo historique: la Suisse est trop petite pour se déchirer. La SSR a désormais fait la preuve qu’elle était prête à s’engager dans ce domaine.


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