Directeur général depuis octobre 2017, Gilles Marchand a d’abord dû jouer la défensive en repoussant l’initiative «No Billag», qui voulait supprimer la redevance radio-TV, puis en ficelant un programme d’économies. Le voici aussi à l’offensive en présentant une plateforme nationale de streaming avec 1500 titres dans les trois langues nationales.

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Le Temps: Quels enseignements tirez-vous de la crise du coronavirus pour la SSR?

Gilles Marchand: D’abord, toutes les unités de la SSR ont fait preuve d’une grande réactivité et de créativité. En quelques jours, nous avons mis plus de 4000 collaborateurs en télétravail, sans rencontrer de problème technique. Et dans ce contexte, nous avons adapté nos programmes, créé de nouvelles émissions, qui ont, confinement aidant, battu tous les records d’audience. En Suisse romande, le 19:30 a atteint plus de 80% de part de marché, rassemblant ainsi près de 500 000 personnes. En Europe, seule la TV islandaise a fait mieux! S’ajoutent à cela les quelque 700 000 personnes qui ont consulté chaque jour RTSinfo.ch.

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Ce sont de très belles audiences, mais réalisées dans un pays où le service public n’a pas de concurrence nationale, contrairement aux pays voisins.

C’est vrai, mais n’oublions pas qu’en moyenne, 65% de la consommation TV en Suisse se porte sur des chaînes étrangères. Les audiences durant la crise montrent qu’en cas d’événements importants, toute la Suisse se retrouve sur les canaux de la SSR, en faisant confiance à sa qualité d’information. Nos chaînes ont alimenté le sentiment de communauté. Nous avons tous vécu une même réalité, en même temps, indépendamment de nos origines nationales, culturelles et linguistiques.

Malgré cela, vos recettes publicitaires chutent. Comment se présente la situation sur le plan économique?

Très difficilement. Avant la crise, nous devions déjà affronter une érosion de ces recettes de 60 millions entre 2016 et 2019. A quoi s’ajoutera un probable recul de 15 à 20% pour cette année de crise du coronavirus, ce qui fera un recul d’environ 100 millions en quatre ans. Cela nous obligera à nous livrer à un exercice délicat consistant à la fois à économiser tout en investissant pour transformer nos offres et toucher des publics qui ont d’autres attentes et comportements.

La SSR tourne cette année sur un budget de près de 1,5 milliard. Sera-t-elle déficitaire?

Vraisemblablement, mais je ne peux pas encore estimer à quelle hauteur. Tout dépendra de la reprise ou non de la publicité, mais aussi d’autres facteurs comme l’état de santé de notre caisse de pension. Cela aura un impact sur nos infrastructures, nos programmes et nos emplois. Nous allons commencer par réduire encore davantage les surfaces utilisées grâce au télétravail. Nous sommes aussi en train de revoir nos standards de production broadcast.

Justement, la crise a aussi montré que vous pouviez produire moins cher sans une grosse perte de qualité.

Attention! On ne peut pas résumer la SSR à l’information, sans se poser la question du film, de la musique ou du sport. Si le sport s’est arrêté net, dans le domaine culturel, nous n’abandonnons pas les festivals et nos engagements dans les productions de films. Quant aux émissions d’information, elles ont souvent dû produire dans conditions techniques difficiles, notamment avec les liaisons. Dans une crise, c’est supportable, car le public se montre compréhensif. Mais dans des conditions normales, la radio et la télévision, capables de résister à la concurrence internationale, c’est autre chose que Skype ou Zoom!

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Une émission de «Passe-moi les jumelles» coûte environ 200 000 francs. Ne pourrait-on pas la produire pour 150 000 francs?

Chaque unité régionale va adapter ses standards de production en fonction de ses priorités de programmes, dans tous les domaines. Nous pouvons par exemple rediscuter du nombre de caméras nécessaires pour certaines compétitions sportives, du coût/minute de la fiction, de la juste dimension de nos plateaux de divertissement ou encore du nombre de jours de montage selon la nature des magazines et des reportages. C’est en fait un travail permanent et je crois légitime de développer différents standards.

En voyant ses recettes publicitaires chuter, la SSR ne devrait-elle pas faire le pari de ne vivre que de la seule redevance?

C’est une décision politique qui ne m’appartient pas, mais la publicité apporte encore, à notre modèle de financement, près de 150 millions. Cela représente des heures de programmes et des centaines d’emplois qui seraient ainsi en danger. De plus, dans le milieu des annonceurs suisses, personne ne semble souhaiter que nous arrêtions de diffuser de la publicité.

Notre projet vise à rassembler la Suisse et à jeter des ponts entre les régions linguistiques

Comment garder le public acquis lors de vos audiences historiques de la période de crise?

Il faut essayer de garder les jeunes publics. Ils ont découvert un univers audiovisuel, et peut-être des émissions qui leur plaisent, mais qu’ils n’avaient pas repérées jusqu’ici. En radio, nous devons développer une offensive en matière de podcasts. Et en TV, Play Suisse permettra justement d’accéder aux productions des quatre régions d’une manière différente – y inclus, pourquoi pas, des contenus externes, comme ceux d’autres services publics européens ou de TV privées.

Play Suisse, sera-ce une plateforme devant cimenter la cohésion nationale pour faire plaisir à votre ministre de tutelle Simonetta Sommaruga, ou justement une démarche pour gagner de nouveaux publics?

Nous travaillons toujours pour le public. Notre projet vise à rassembler la Suisse et à jeter des ponts entre les régions linguistiques. Je veux montrer la qualité de la production suisse aux Suisses, en leur offrant des contenus à la carte dans leur langue. A la SSR, nous avons déjà tenté mille fois de faire des émissions simultanées, sans grands succès. Mais cette fois, nous pouvons mettre la souplesse du numérique au service de notre mandat. Play Suisse sera un jalon important dans l’histoire de la SSR.

A la RTS, on a toujours dit que les séries alémaniques sous-titrées, par exemple, ça ne marche pas…

Parce que l’on était tenu de les diffuser à un moment précis, pour tout le monde. Aujourd’hui, le public n’a qu’une expérience monolingue de la SSR, en bulle, chacun dans sa région et sa langue. Avec Play Suisse et le sous-titrage systématique dans les langues nationales, nous pourrons offrir des programmes inédits dans toutes les régions. Je présuppose aussi que le jeune public a un rapport différent à l’altérité. Un jeune Genevois s’intéressera sans problème à une production musicale zurichoise. Ou à des documentaires de société. Plus largement, nous voulons offrir un voyage dans l’archipel suisse et toutes ses îles que sont ses multiples espaces culturels.