Santé

Gilles Rufenacht: «Il y a une crise majeure du système de santé»

Après la publication d’un rapport d’experts sur les coûts de la santé, le président de Genève Cliniques lance une charge contre la politique de Pierre-Yves Maillard et Mauro Poggia

Le Temps: Le système de santé suisse est bon, mais les primes des assurés explosent. Selon vous, quelle est la gravité du problème?

Gilles Rufenacht: Il s’agit d’une crise majeure du système de santé. Une part de plus en plus importante de la population n’arrive plus à assumer ses frais de santé. Elle ne comprend pas pourquoi la hausse est si forte et frise les 5% annuellement. A Genève, les gens sont descendus dans la rue. C’est un premier signal fort, que je considère comme positif. Il révèle une défiance envers la politique actuelle.

Pourquoi est-ce une bonne nouvelle?

Ce n’est pas un hasard si la révolte gronde d’abord en Suisse romande. Les politiques portent une grande responsabilité, notamment le conseiller fédéral Alain Berset et les conseillers d’Etat Mauro Poggia (GE) et Pierre-Yves Maillard (VD). Ceux-ci ont échoué à mettre en place les solutions justes.

Le Conseil fédéral n’a fait que publier un rapport d’experts qui, à l’unanimité, propose de limiter le volume des prestations.

Une mauvaise piste! Ce rapport d’experts n’apporte pas de programme novateur capable de susciter l’adhésion du peuple et des acteurs de la santé. Il ne contient que des mesures restrictives comme le plafonnement du volume de prestations ou du nombre de médecins, mesures qui ne font qu’appauvrir le système. Diminuer la tarification des médecins qui travaillent dans l’ambulatoire est un non-sens. Les cardiologues interventionnels ont vu leur rémunération baisser de 30% pour un geste sur la coronarographie. On marche sur la tête, car il faudrait au contraire valoriser ces spécialistes. On entre dans une spirale négative de défiance mutuelle entre les prestataires de soins et les politiques.

Vous critiquez le plafonnement des soins. Mais c’est tout de même grâce à une telle mesure que le canton de Vaud a pu limiter le volume de prestations dans le stationnaire.

Faux. Cela n’a rien à voir avec la politique du conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard. Les progrès des techniques médicales font que les gestes invasifs génèrent des séjours plus courts en hôpitaux et c’est tant mieux. Cette tendance se traduit par un transfert de certaines opérations du stationnaire vers l’ambulatoire, moins coûteux. Raison pour laquelle je soutiens un nouveau mode de financement de l’ambulatoire calqué sur celui appliqué dans le domaine du stationnaire. Ce serait une mesure concrète et efficace qui limiterait la hausse des coûts.

Dans beaucoup de cantons, c’est la guerre entre les hôpitaux publics et les cliniques privées. Que proposez-vous pour améliorer la collaboration entre ces deux secteurs?

Dans un monde idéal, j’imagine qu’un conseiller d’Etat fasse un état des lieux dans son canton et invite tous les acteurs autour d’une table. Il décrète alors qu'il faut favoriser ceux qui sont meilleurs qualitativement et moins chers. Le jour où l’on met un tel système en place, je suis persuadé que nous allons parvenir à une hausse des coûts modérée et acceptable pour les assurés de 1 à 2% par an.

Vous voulez réduire la voilure des hôpitaux publics. Que leur reprochez-vous précisément?

Mes critiques ne s’adressent pas à la direction des hôpitaux, mais à ceux qui sont chargés de la planification sanitaire. Lorsque je parle à des politiciens en aparté, y compris avec M. Poggia, tout le monde reconnaît que c’est l’hôpital public qui coûte, mais personne n’ose le dire car ce n’est pas populaire. Il s’agit là d’un manque de courage politique. Je souhaite qu’on favorise les acteurs les plus efficients et parfois c’est le privé qui l’est. Une prothèse totale du genou coûte 10% de moins dans une clinique privée que dans les hôpitaux publics à Genève. Pourquoi donc limiter l’accès des assurés de base au secteur privé qui est plus efficient alors qu’il y a un potentiel d’économies pour les assureurs comme pour les cantons?

Comment pourrait-on mieux travailler en réseau entre le public et le privé?

Par une nouvelle répartition de soins dans le cadre de grands partenariats public-privé. Actuellement, on envoie un patient vers le privé lorsque l’hôpital public est débordé. C’est un premier pas, mais pas suffisant. Il faudrait identifier les pôles de compétences et mieux les répartir. Cela implique d’accepter que l’hôpital public ne puisse pas tout faire. Nous, les privés, devrions alors assumer de nouvelles responsabilités, mais nous sommes prêts à le faire en termes de formation et de recherche. Dans la santé, on a l’impression que le secteur public doit tout faire. C’est un tabou qu’il faut faire sauter!

Mais les hôpitaux publics ne sont-ils pas astreints à des prestations d’intérêt général que ne veulent pas fournir les cliniques privées dont le but est le profit!

C’est très populiste de dire cela. Le secteur privé doit certes ne pas faire de déficit. Sa première ambition est d’abord de soigner les malades et de répondre aux besoins de la population. Nous avons des hôpitaux qui sont centenaires, parfois organisés sous la forme d’une fondation. Profitons de l’efficience du privé pour faire baisser les coûts de la santé. De nombreux médecins du privé viennent du secteur public. Du jour au lendemain, ils arrêteraient de soigner pour ne penser qu’à l’argent? C’est vraiment simpliste, comme discours! Nous aimerions être écoutés plutôt que d’être mis sur le banc des accusés.

Y a-t-il un problème de gouvernance des hôpitaux publics?

Oui. Il faut dépolitiser la gouvernance des hôpitaux. Prenons exemple sur le canton de Berne, qui a fait sa mue dans cette direction en accordant une autonomie de gestion à ses hôpitaux. Cela n’empêche pas le canton, qui en est resté le propriétaire, de conserver un droit de regard. Cette situation ouvre la voie à de vrais partenariats public-privé, sans tabou.

Comment voyez-vous la politique de santé dans vingt ans?

L’innovation bouleversera le domaine de la santé en termes de pratiques médicales, d’équipements et de transmission d’informations grâce à la numérisation. Il est faux d’associer l’innovation à des surcoûts, pour autant qu’elle soit bien balisée et encouragée. Elle nous aidera à améliorer la qualité des soins et la maîtrise des coûts. Je suis assez optimiste.

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