Ce vendredi matin, le troisième étage de l'Hôpital de Châtel-Saint-Denis, entre Vevey et Bulle, est étrangement calme. Pas de cris de nouveau-nés, pas de va-et-vient des sages-femmes. Les deux salles d'accouchement, qui ont vu naître 600 enfants par an durant les années fastes, sont vides. Leur accès est obstrué par un cercueil factice recouvert de couronnes mortuaires et d'une banderole indiquant en lettres noires: «Adieu maternité. Nous ne t'oublierons jamais!»

Le sud du canton de Fribourg vit concrètement la première mesure de la planification hospitalière décidée par le gouvernement en 1997 (Le Temps de vendredi). Le 1er avril, la maternité de Châtel-Saint-Denis, qui fut pionnière dans les techniques d'accompagnement des naissances en symbiose avec les parents, fermera ses portes. Dans la chambre 301, Gillian, 3,03 kilos à sa venue au monde lundi à 9 h 51, dort à poings fermés, entouré de ballons multicolores. Difficile de lui demander ses impressions de dernier «client» du service disparu. «Il saura que c'était une petite star à sa naissance. Je lui montrerai les coupures de journaux, assure sa mère, Chantal Rouge. Les autorités auraient quand même dû trouver une solution pour ne pas démanteler cette formidable équipe de sages-femmes qui travaillent ensemble depuis plus de dix ans. Cela fait bizarre d'être la seule maman ici.»

Outre la maternité, le «plateau technique», permettant la réalisation d'opérations chirurgicales lourdes, sera démantelé. Les urgences ne seront plus assurées la nuit et le week-end. Collée contre une fenêtre de la salle des infirmières, une directive rappelle qu'en cas d'urgence le personnel doit appeler le 144. L'établissement gruérien de Riaz, à 20 kilomètres, deviendra le centre hospitalier régional. A moins qu'en contradiction avec la planification décidée à Fribourg, cela soit Vevey, à 10 kilomètres. «Les gens de la région passeront à la caisse, car ils devront conclure des assurances complémentaires pour bénéficier de soins sur territoire vaudois. Mais, ici, on a déjà pris l'habitude de descendre à Vevey plutôt que de monter en Gruyère», explique une patiente.

«C'est la disparition de la médecine de proximité, souligne Anne-Lise Wittenwiler, sage-femme en chef, toujours sans contrat de travail précis. Je suis triste. La population est amère. Je crois qu'elle n'a pas réalisé que la fermeture se produirait tôt ou tard.» Dans la cour, une septantaine de personnes, dont une bonne quinzaine d'enfants nés à la maternité, attendent le départ du cortège de protestation ouvert par le cercueil factice porté par deux sages-femmes.

Une trentaine de badauds assistent de loin à la scène. «Ils auraient dû manifester avant. Aujourd'hui, c'est trop tard. Mais de toute façon on ne peut rien faire. C'est une décision politique», remarque une dame âgée. Claude Mauron, directeur de l'hôpital, est resté à l'écart du tumulte, enfermé dans son bureau: «Je peux comprendre cette manifestation, mais je ne la soutiens pas. Cela ne sert à rien de se battre pour une cause perdue. La masse critique est insuffisante. Comment voulez-vous faire vivre un hôpital de soins aigus dans une région de 12 000 habitants?»

De nombreux habitants de la Veveyse partagent cette opinion mais critiquent les conditions dans lesquelles démarre l'Hôpital du Sud fribourgeois (HSF) sur trois sites. «L'Hôpital de Riaz est en plein chantier. Le personnel est débordé, constate une pharmacienne. La fermeture de plusieurs services hospitaliers à Châtel-Saint-Denis est très mal planifiée et le transfert des patients occasionnera, durant quelques années, une baisse de la qualité des soins, qui incitera les gens à se rendre à Vevey.»

L'économie contre l'émotion

La reconversion de l'hôpital est dans toutes les bouches. «C'est facile de dire qu'il ne fallait pas fermer la maternité, mais il faut savoir que chaque accouchement coûtait 800 francs aux communes de la région», confie cet homme. Le préfet Michel Chevalley, accusé d'avoir mal défendu l'hôpital, a été fraîchement accueilli par les manifestants. Son argumentation est également financière. L'Hôpital de Châtel-Saint-Denis amaigri devrait entraîner une économie annuelle de 288 000 francs pour les communes du district. En attendant, sa reconversion coûtera 3,4 millions. Les cris de Gillian seront bientôt remplacés par les faibles râles de personnes en fin de vie, puisque les soins palliatifs seront la nouvelle spécialité de Châtel-Saint-Denis.