Gisèle Ory est-elle en passe de pacifier le climat hospitalier délétère à Neuchâtel ou a-t-elle encore perdu de la crédibilité? A moins qu’en habile manœuvrière, la ministre socialiste de la Santé ait privilégié une victoire politique à la Pyrrhus à une vision susceptible d’extraire du bourbier le dossier hospitalier cantonal.

Ce mercredi 21 décembre était un jour décisif pour une Gisèle Ory aux abois, accusée de tergiverser et de ne pas prendre de décision pour l’avenir des hôpitaux. Elle a présenté son plan, avec son inaltérable sourire, dissimulant mal sa fierté «d’y être arrivée», dans un chic tailleur violet, auquel était assortie la monture de ses lunettes.

En intégrant en mai 2009 un Conseil d’Etat qui venait de perdre sa majorité de gauche, en héritant du département «casse-gueule» de la santé qui a coûté sa place au sortant libéral-radical Roland Debély, la Chaux-de-Fonnière Gisèle Ory s’est fixé un but: gérer le dossier hospitalier avec ses leviers politiques et tracer l’étroit chemin susceptible de rendre caduques trois initiatives populaires. L’une exige la centralisation de la maternité à Neuchâtel, une autre l’équilibre entre les hôpitaux de Pourtalès dans le chef-lieu et de La Chaux-de-Fonds, la troisième réclamant un troisième hôpital de soins aigus au Val-de-Travers.

Persuadée que des conspirations se trament dans son dos, Gisèle Ory a commencé par éliminer ceux qu’elle a perçus comme des ennemis: le conseil d’administration d’Hôpital neuchâtelois et son président Jean-Pierre Authier, le directeur Pascal Rubin et le chef du Service de la santé publique, Jean-Paul Jeanneret. Une fois le vide fait autour d’elle, elle a choisi «son» nouveau conseil, qu’elle a cru pouvoir avoir à sa botte.

Or, parce qu’il compte dans ses rangs des spécialistes des affaires sanitaires, ledit conseil n’a pas pu faire siennes les thèses politiciennes de la ministre. Il a donc produit un plan qui, en vitrine et parce que la cheffe de département a été omniprésente dans le processus, proposait une sorte d’équilibre des missions entre Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds. Mais pas comme elle le voulait, ni le groupe interparti des Montagnes, auquel Gisèle Ory paraît inféodée, ne serait-ce que parce qu’il peut faire capoter sa réélection en 2013.

Le conseil d’HNE a laissé entendre que l’équilibre est une illusion et qu’il faut sans tarder centraliser les soins aigus sur un seul site.

Horripilée par tant d’audace, Gisèle Ory s’est appliquée à déconsidérer le travail du conseil, lui reprochant l’absence de données chiffrées. Pétrie de cette certitude qu’il est possible d’avoir, au XXIe siècle, dans un canton de 170 000 habitants, deux hôpitaux certes complémentaires mais de niveau équivalent, elle a préféré souscrire aux exigences des initiants du Haut: la chirurgie stationnaire sera localisée à La Chaux-de-Fonds. La centralisation de la maternité à Neuchâtel est déjà effective. Ainsi, plus rien ne justifie le maintien des initiatives. Pour provoquer le retrait de celle du Val-de-Travers, elle a octroyé un sursis de trois ans aux services largement sous-utilisés de l’hôpital de Couvet.

Restait à trouver des majorités politiques. Gisèle Ory a opéré un deal avec la Providence, contre laquelle elle a pourtant mené un combat acharné. Sachant ses collègues ministres PLR Philippe Gnaegi et Thierry Grosjean proches de la clinique privée, elle a admis qu’elle continue de pratiquer l’orthopédie élective.

«C’est Ins II», s’insurge un connaisseur des dessous de la politique neuchâteloise. Faisant référence à la réunion secrète tenue il y a près de deux ans par Frédéric Hainard dans un café d’Anet, entre Neuchâtel et Morat, où il avait emmené Gisèle Ory et Philippe Gnaegi pour les convaincre que les deux autres ministres, Jean Studer et Claude Nicati, complotaient contre eux.

La stratégie Ory a fonctionné. Une majorité du gouvernement a accepté d’utiliser le dossier hospitalier pour faire de la politique régionale et de l’électoralisme. Tout indique que le Grand Conseil suivra. Gisèle Ory aura relevé l’impossible défi.

Mais pas sans dégâts. Le premier est financier. Contrairement à toutes les procédures générant une dépense d’au moins 50 000 francs, la stratégie des hôpitaux n’a pas fait l’objet d’un examen du Service financier. Dans un canton qui doit économiser, le plan hospitalier qui vise l’équilibre régional n’a pas de prix. Gisèle Ory clame qu’il générera des économies. Elle a reproche à HNE de ne pas chiffrer son plan; elle a refusé d’évaluer les économies du sien. Pire, le «budget roulant» contenu dans le document prévoit une hausse des coûts.

En cherchant un compromis politique, Gisèle Ory ignore que le marché des soins s’ouvre en 2012. Et rien n’indique que ce plan deviendra réalité. La ministre a peut-être sous-estimé l’influence du corps médical. Si la maternité n’a pas été centralisée à La Chaux-de-Fonds, comme l’avait pourtant décrété le gouvernement en 2008, c’est parce que les pédiatres l’ont refusé. Les chirurgiens pourraient eux aussi mettre les pieds contre le mur.

Gisèle Ory affirme alors que le plan n’est destiné qu’à vivre jusqu’en 2017 et que personne ne sait de quoi sera faite la politique hospitalière au-delà. Elle consentira, dès que le plan sera ratifié en 2012, à lancer une étude pour évaluer la pertinence d’un «éventuel» hôpital unique, s’ingéniant dès à présent à le torpiller. N’a-t-elle pas déjà affirmé qu’agrandir à moindre coût l’actuel Hôpital de Pourtalès était «une légende urbaine», prétendant qu’un site de soins aigus unique coûterait 300 millions, un montant tellement dissuasif…

Gisèle Ory a joué à quitte ou double. Même avec son parti, où certains sont prêts à la lâcher. Pourtant, contraint par les socialistes des Montagnes très remontés, le comité du PS lui a apporté un appui résolu dans un communiqué dithyrambique.

L’opportuniste Gisèle Ory, 55 ans, membre du PSN depuis 1996, conseillère aux Etats en 2003, ministre en 2009 – Elle dit pourtant «ne pas être arriviste ni avoir de plan de carrière» – pourra-t-elle toujours compter sur sa bonne étoile?

Sa manœuvre a déjà provoqué deux clashes. Le coach financier Francis Randin a claqué la porte (LT du 23.12.2011). La présidente Gisèle Ory ne dit pas la vérité lorsqu’elle affirme que le départ du Vaudois n’est pas lié au plan hospitalier. Autre jet d’éponge avec fracas, celui de Marc-Etienne Diserens, ancien chef du Service vaudois de la santé publique, membre du conseil d’administration d’HNE. Deux pavés dans le jardin de la ministre au tailleur violet, couleur des rêveurs, ou apaisante, dit-on.