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Le glacier du Giétro souffre tout particulièrement du réchauffement climatique. Il y a 200 ans, il provoquait encore des crues catastrophiques.
© Olivier Bruchez

Récit

Le glacier qui terrorisait le Valais est à l’agonie

Dans le val de Bagnes, le glacier du Giétro souffre tout particulièrement du réchauffement climatique. Durant les refroidissements des derniers siècles, il provoquait encore des crues catastrophiques. Il y a 200 ans, la dernière d’entre elles a permis l’élaboration de la théorie glaciaire

A près de 3000 mètres d’altitude, un barbu costumé plante ses souliers cloutés dans la neige qui recouvre encore le glacier de Tsanfleuron, dans le massif des Diablerets. Coupez! La lumière a changé. Il faudra une nouvelle prise. Sur une petite crête balayée par les vents, l’équipe de tournage attend le soleil qui filtre épisodiquement au travers d’une épaisse couche nuageuse. Cadreur et coréalisateur, Michaël Rouzeau sourit: «Nous avons organisé cette scène dans l’urgence.» Elle aurait dû se dérouler sur le glacier de Tortin, en Valais, mais depuis fin juin, les neiges y ont presque disparu.

Mélange de documentaire et de fiction, le film doit raconter l’histoire du glacier du Giétro, dans le val de Bagnes. Durant le Petit Age glaciaire, il a engendré plusieurs crues subites et dévastatrices. En 1595, les eaux tuaient 140 personnes et détruisaient plus de 500 bâtiments. En juin 1818, 44 personnes perdaient la vie en 90 minutes. La vallée – celle du Châble et de Verbier – porte encore les stigmates de ces catastrophes naturelles. Sur les murs de la petite chapelle de Champsec, emportée par les flots puis rebâtie, une inscription gravée dans la pierre témoigne du niveau atteint par cette dernière crue.

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Aujourd’hui, le glacier a trop reculé pour permettre une reconstitution sur le site. La canicule de début juillet grossit les flots de la bruyante cascade qui s’échappe du glacier du Giétro. Depuis près de trente ans, les glaces se sont recroquevillées sur les hauts de la falaise qui surplombe le lac du barrage de Mauvoisin. Sur plusieurs centaines de mètres, elles ont dénudé des roches moutonnées et polies par les glaces, où ruissellent de petits filets d’eau.

Selon les données du réseau suisse des observations glaciaires, le front du glacier s’est retiré de 535 mètres entre 1985 et 2015. Depuis les années 1960, près de 20 mètres d’épaisseur de glace ont disparu. Pour le glaciologue Andreas Bauder, qui étudie le site pour l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, «le glacier du Giétro est particulièrement sensible aux changements climatiques parce que l’altitude de sa zone d’accumulation varie très peu».

Quand les glaciers progressaient

Au début du XIXe siècle, la langue glaciaire du Giétro s’étirait encore tout au long de la paroi rocheuse où coule la cascade d’aujourd’hui. L’importante déclivité du site accélérait la progression du glacier, provoquant de multiples fractures de la glace. Les chutes de séracs étaient fréquentes. Dès 1805, combinés à la neige des avalanches, ces gigantesques blocs de glace se ressoudaient pour former un glacier régénéré. Il allait progressivement conduire à la formation d’un lac glaciaire, en obstruant le lit de la Dranse, une rivière qui sillonne la vallée pour rejoindre le Rhône.

Pour Christian Berrut, scénariste et réalisateur du film, c’est là que «l’histoire locale et l’histoire systémique se rejoignent pour raconter les grands changements climatiques». En avril 1815, l’Indonésie subit l’éruption du volcan Tambora, la plus violente du dernier demi-millénaire. Près de 15 000 personnes perdent la vie. Sur toute l’île et plus loin dans le pays, tsunamis, famines et épidémies font 70 000 victimes supplémentaires. En Europe occidentale, la température moyenne chute de 3 degrés. L’année 1816 restera comme «l’année sans été». Pendant que la disette gangrène le continent, les glaciers avancent brusquement. En 1818, le lac du Giétro s’étire sur deux kilomètres de long et il est profond d’une soixantaine de mètres. Il contient approximativement 30 millions de mètres cubes d’eau et de matériaux.

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Cette histoire s’est transmise de génération en génération dans les familles et le lac de Mauvoisin fait toujours peur aux Bagnards

Au printemps de cette année-là, malgré les fontes annuelles, le débit de la Dranse ne cesse de diminuer. Le tunnel par lequel les eaux s’écoulaient auparavant semble obstrué. Chasseur de chamois réputé, Jean-Pierre Perraudin se rend sur les lieux pour découvrir l’ampleur de la menace. C’est précisément la scène qui a été tournée sur le glacier des Diablerets. L’acteur a été recruté dans le val de Bagnes, entre autres pour son accent. Assis sur une pierre, plutôt fier du rôle qu’il doit jouer, Jean-Emile Fellay prend une gorgée d’eau-de-vie pour se réchauffer: «Cette histoire s’est transmise de génération en génération dans les familles et le lac de Mauvoisin fait toujours peur aux Bagnards.»

La catastrophe de 1818

Ingénieur du canton du Valais, le jeune Ignace Venetz analyse cet inquiétant phénomène le 12 mai 1818. Dans l’urgence, il imagine une solution inédite pour libérer les eaux du lac et les travaux débutent dès le lendemain. Armés de haches, 32 ouvriers de la région s’acharnent à creuser un tunnel dans la digue glacée. Les réalisateurs du film tourneront cette scène dans l’une des galeries creusées sous le glacier du Rhône: «En filtrant à travers la glace, le soleil teinte les parois d’un bleu magnifique.» Exploitée depuis 1870, cette attraction touristique est elle aussi menacée par le recul des glaciers. Pour ralentir le phénomène, ses exploitants recouvrent le glacier de bâches depuis dix ans.

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Retour en 1818: après de multiples interruptions de chantier, les eaux du lac du Giétro commencent à s’écouler le 13 juin au soir. Le 16 au matin, près du tiers du volume a été évacué sans accident grave, mais la digue souffre d’érosion et la catastrophe reste imminente. Ignace Venetz écrit: «Nous avons veillé cette nuit car l’ennemi est en pleine marche.» Vers 16h30, les glaces cèdent dans un éclat assourdissant. En moins d’une demi-heure, 20 millions de mètres cubes d’eau et de glace se déversent dans le val de Bagnes. Dans la montagne, les bûchers qui auraient dû alerter la population ne sont pas tous enflammés, ou alors trop tard. Vers 18h, la crue tue 34 personnes à Martigny après en avoir emporté une dizaine dans la vallée.

Le lendemain, les débris jonchent la surface du lac Léman. Dans les mois qui suivent, des quêtes en faveur des victimes sont organisées dans plusieurs cantons et, de tout le pays, des travailleurs volontaires affluent vers le val de Bagnes. Sous la pression des vainqueurs de Napoléon et à contrecœur, le Valais était devenu le vingtième canton suisse trois ans plus tôt. Pour l’historien Jean-Henry Papilloud, «la catastrophe a suscité un élan de solidarité confédérale qui a grandement facilité l’intégration des Valaisans dans la Confédération». Par la suite, Ignace Venetz sera accusé par un chanoine de Saint-Maurice d’avoir provoqué la débâcle en fragilisant les glaces. L’histoire retiendra finalement qu’il a sauvé des vies.

La naissance de la théorie glaciaire

Pour le géomorphologue Christophe Lambiel, de l’Université de Lausanne, «la théorie glaciaire est née dans le val de Bagnes». La débâcle du Giétro revient avec insistance dans la littérature spécialisée du XIXe siècle. En 1821, Ignace Venetz rédige un mémoire sur les variations de température dans les Alpes. Pour la première fois, il ose une explication au déplacement des blocs erratiques, ces fragments de roche transportés par les glaciers. Dans ce texte, l’ingénieur soutient que les glaces ont recouvert la majeure partie de la Suisse par le passé, et que le climat de la planète oscille entre périodes chaudes et froides. Ces hypothèses se heurteront longtemps au scepticisme de la communauté scientifique.

Mandaté pour une expertise de la catastrophe, Jean de Charpentier lui apporte son soutien en 1841, quand il publie son Essai sur les glaciers. Le géologue germano-suisse reconnaît la paternité valaisanne de la théorie glaciaire: «La personne que j’ai entendue pour la première fois émettre cette opinion est un bon et intelligent montagnard nommé Jean-Pierre Perraudin, passionné chasseur de chamois et encore vivant au hameau de Lourtier, dans le val de Bagnes.» Ce dernier fonde ses hypothèses sur les stries sculptées dans la roche par les mouvements des glaciers. Il observe ces «cicatrices» à la fois sur le site du Giétro et beaucoup plus bas dans la vallée.

Pour que la théorie glaciaire soit reconnue par l’ensemble de la communauté scientifique, il faudra cependant attendre 1847 et une Etude sur les glaciers du géologue américano-suisse Louis Agassiz, qui reprend à son compte les observations de Jean de Charpentier. Pour Christophe Lambiel, «ces hypothèses ont aussi été formulées par d’autres scientifiques, mais ils n’ont pas bénéficié de la même diffusion de leurs idées». Il sourit: «Les autochtones ont été les premiers à se questionner sur la montagne, à un moment où elle inspirait surtout la crainte.»

Deux cents ans après, il y a toujours un lac au-dessus de la tête de ces gens

Produit par la société Filmic and Sons, le film qui raconte l’histoire du glacier du Giétro devrait être finalisé pour juin 2018, et la commémoration de la catastrophe. Vers la fin d’une journée de tournage bien remplie, le scénariste Christian Berrut prend un air grave: «Deux cents ans après, il y a toujours un lac au-dessus de la tête de ces gens.» Bâti entre 1951 et 1958, puis rehaussé en 1991, le barrage voûte de Mauvoisin peut retenir jusqu’à 200 millions de mètres cubes d’eau. Sous le glacier, les parois rocheuses sont constamment sous surveillance, pour éviter un éboulement qui provoquerait une onde importante dans le lac de retenue. Le mur de béton se situe à moins de 200 mètres de la digue naturelle qui s’était formée au début du XIXe siècle.

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