«On s'est identifié à ce stand de tir.» Thierry Schwechler, 30 ans, professeur de mathématiques, se bat contre vents et marées depuis plusieurs années pour remettre en service le stand de tir de Villaz-Saint-Pierre, dans la Glâne fribourgeoise, abîmé par la foudre il y a dix ans. Devenu le symbole du renouveau d'une société locale «qui devrait avoir les mêmes droits que le club de football ou la société de gymnastique», ce projet est devenu un combat.

«C'est David contre Goliath», résume Thierry Schwechler en décrivant avec passion comment les autorités communales, emmenées par le syndic Freddy Panchaud, architecte, ont tenté par tous les moyens de s'opposer à cette réhabilitation, exigée à quelques centaines de mètres d'une zone à bâtir.

Le conflit au sein de la localité de 900 habitants est profond. «C'est une petite guerre de village», souligne une personne écartelée par ce dossier, qui, comme de nombreux protagonistes, tient à conserver l'anonymat.

Durant l'hiver 1990-1991, la foudre est tombée sur le stand de Villaz-Saint-Pierre, à quelques kilomètres de Romont. Bon débarras, ont pensé un certain nombre d'habitants sensibles au bruit, en constatant que la Société de tir, vieillissante, n'avait plus la force ni l'envie de remettre en état les installations électriques et téléphoniques endommagées. D'autant que les tirs obligatoires, dont la supervision dépend des autorités, ont été déplacés, apparemment sans problème, au stand militaire de la montagne de Lussy, situé à moins de deux kilomètres.

Propriété de la Confédération qui le met à disposition de l'armée, ce stand, doté de 30 cibles, est également utilisé en fin de semaine par des civils. La Ville de Fribourg a par exemple acquis le droit d'utiliser six cibles pour ses citoyens soldats.

Mais la donne a changé il y a deux ans, à Villaz-Saint-Pierre. Transformée et dynamisée par la prise de pouvoir d'une nouvelle génération de tireurs, la Société de tir s'est fixé comme objectif, puis comme mission de réhabiliter le stand. Pour le malheur des opposants à cette remise à neuf par l'installation de quatre cibles neuves et de parois antibruit amovibles, les sévères normes de bruit, testées en présence de l'officier fédéral de tir Hans Tschirren, sont respectées. Paradoxal, alors que les nouvelles limites de bruit, dès le printemps 2002, condamneront à la fermeture, ou à un coûteux assainissement, un bon quart de la centaine de stands utilisés en pays de Fribourg.

«Nous voulons que le village prospère dans le calme, plaide le syndic. Or, le bruit supersonique d'un stand de tir, vous ne pouvez pas l'arrêter. De toute manière, c'est psychologique. Les gens ne construiront jamais près d'une installation de tir. Et la zone à bâtir proche du stand est la seule qui attirera de nouveaux habitants et permettra au village de se développer hors des nuisances de la ligne de chemin de fer et de la route cantonale.»

Jean-Louis Bulliard, président de la Société de tir, regrette que le tir sportif «souffre d'une mauvaise réputation. On nous assimile à l'armée et à la guerre. Si je suis mordu du tir, c'est parce qu'il exige de la concentration et une certaine maîtrise de soi. Mais il n'y a pas que la période du tir. Le stand de l'armée, à la montagne de Lussy, c'est l'usine. On est cantonné dans un petit local où il est impossible de boire un verre et de refaire le monde.»

Thierry Schwechler renchérit: «Pourquoi c'est toujours à nous de nous justifier? Le stand a toujours été là, et la société de tir est plus que centenaire. Dans les années 80, on a perdu nos archives et nos coupes dans l'incendie du Café-Restaurant Le Guillaume-Tell. Nous n'avons plus de passé et on veut détruire notre avenir. C'est quand même frustrant. C'est comme si vous aviez une Mercedes au garage immobilisée par manque d'essence.»

Le préfet élu et conseiller aux Etats Jean-Claude Cornu, saisi de l'opposition de la commune et des avis favorables des services cantonaux et des tireurs, tranchera en février. «Je vais examiner si on peut encore concilier l'inconciliable», soupire-t-il, en sachant que, quoi qu'il décide, il se fera des ennemis. Un nouveau coup de foudre, électoral celui-là.