La Suisse laboratoire politique

Glaris, l’étonnante modernité de la Landsgemeinde

Petit canton montagnard de 40 000 habitants, Glaris pratique encore la réunion populaire en plein air pour prendre des décisions politiques. Cela débouche parfois sur des votes étonnamment progressistes

L’audace surgit parfois là où on l’attend le moins. En 2006 et en 2007, la Landsgemeinde de Glaris a pris, coup sur coup, deux décisions historiques qui en ont fait un canton pionnier. La majorité des votants a décidé de réduire le nombre de communes de 25 à… 3, puis d’abaisser le droit de vote à 16 ans sur le plan cantonal. A priori, on n’attend pas de l’un des deux derniers bastions – avec les Rhodes-Intérieures d’Appenzell – du vote à main levée qu’il fasse preuve d’une telle modernité. Mais le paradoxe n’est qu’apparent: «La Landsgemeinde est en fait plus progressiste que le vote dans les urnes, qui est plus conservateur. Le corps électoral est plus jeune», analyse le chancelier cantonal, Hansjörg Dürst.

Ces deux votes portent les stigmates de l’exode de population et d’entreprises qui a fragilisé la vallée de Glaris et ses contreforts, 40 000 habitants, au tournant du siècle. «Au début des années 2000, nous avons subi une forte chute de nos recettes fiscales, notamment à cause des départs de deux grosses entreprises, Holderbank et PharmaVision. Les programmes d’économies se sont succédé. Nous avons réduit les coûts de personnel, le nombre de départements dans l’administration cantonale. C’est dans ce contexte que la proposition de diminuer le nombre de communes est intervenue», reprend le chancelier.

Recomptage, recours et nouveau vote

Le Conseil d’Etat a proposé de ramener ce nombre de 25 à 10. La Landsgemeinde devait trancher le 7 mai 2006. Mais la réforme peinait à convaincre et un citoyen, Kurt Reifler, déposa un amendement choc: fusionner toutes les communes pour n’en former plus que trois. A la surprise générale, et après un triple recomptage des bulletins levés vers le ciel, cette proposition radicale fut acceptée. Elle fit l’objet d’un recours, puis d’un vote de confirmation en novembre de l’année suivante. Cette fois, le résultat fut net: c’était oui aux trois communes. Elles prirent les noms de Glaris, Glaris Nord et Glaris Sud.

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La mise en place dura plusieurs années, car l’opération était complexe. «Il fallait éviter qu’une commune doive reprendre la dette de l’autre. C’est pour cela que le canton donna un coup de pouce de 18 millions. Par ailleurs, l’aide sociale fut cantonalisée», relève le délégué aux communes de l’administration cantonale, Urs Kundert. La fusion entra en vigueur le 1er janvier 2011. «Nous avons fait une séparation claire des tâches. Et l’objectif était de faire en sorte que l’autonomie des communes soit renforcée», ajoute la conseillère d’Etat Marianne Lienhard, chargée de l’Economie et des Affaires intérieures.

Bilan intermédiaire en demi-teinte

En 2006-2007, Thomas Hefti présidait l’exécutif de Schwanden. Il représente aujourd’hui son canton et le PLR au Conseil des Etats. «Passer de 25 à 3, cela paraissait insensé et l’on pensait que ce serait refusé. Mais cette idée folle fut acceptée. Je n’y étais personnellement pas favorable. Puis, lors de la Landsgemeinde de novembre 2007, j’ai défendu la décision de 2006. J’ai estimé qu’il fallait aller de l’avant et je me suis mis à disposition pour être le premier président de Glaris Sud. J’ai considéré que les communes étaient devenues trop faibles, que certaines étaient confrontées à d’importants problèmes financiers, qu’il était devenu difficile de trouver des gens pour participer aux Assemblées communales. J’avais le sentiment que les plans d’affectation seraient mieux pensés dans des dimensions plus grandes», raconte-t-il.

Dix ans plus tard, quel bilan peut-il être tiré de cette expérience? «Il faut une génération pour juger», répond prudemment Thomas Hefti. Néanmoins, en 2014, le canton a commandé un rapport intermédiaire à la HES de Coire. Ce «Fusions-Check» relève que l’administration est devenue plus professionnelle et que l’autonomie communale s’est accrue, mais porte un regard critique sur la participation des citoyens, qui n’a pas augmenté.

Les jeunes viennent à la Landsgemeinde

Entre mai 2006 et novembre 2007, il y eut une autre Landsgemeinde. Le 6 mai 2007, la population du canton se réunit sur la place de la Clôture (Zaunplatz) du chef-lieu pour prendre plusieurs décisions, dont l’abaissement du droit de vote à 16 ans. Et, ce jour-là, pas besoin de recompter les mains: une majorité bien visible s’exprima en faveur de ce rajeunissement démocratique. «Il y avait eu une forte mobilisation chez les jeunes. J’ai été impressionné. Et c’est cela qui m’a décidé à me lancer en politique. Cela m’a motivé à faire quelque chose pour la société», se souvient Pascal Vuichard, 17 ans à l’époque et aujourd’hui vice-président du Parti vert’libéral suisse.

L’un des effets du vote dès 16 ans fut la création d’un parlement des jeunes. Un autre fut la curiosité éveillée à l’extérieur du canton. Des initiatives ont été lancées ailleurs, par exemple à Neuchâtel. Hansjörg Dürst est allé présenter le modèle glaronais devant une commission du Grand Conseil genevois. «L’intérêt est là», confirme-t-il.

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Mais qu’est-ce que ça a changé à Glaris? «Cela a rajeuni la Landsgemeinde, car tout le monde y vient. Plus de jeunes y participent que lors des votes dans les urnes», constate Pascal Vuichard. Hansjörg Dürst cite un exemple: c’est lors d’une assemblée populaire très fréquentée que l’interdiction de danser les jours de fête fut abolie. Mais cela n’a pas résolu le problème d’exode auquel Glaris reste confronté. Lorsque les jeunes partent faire leurs études ou travailler à l’extérieur, ils ne reviennent pas forcément dans la vallée.

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