«La France a une admiration pour les grands ouvrages technologiques. Aujourd’hui, et c’est rare, elle s’incline devant la Suisse. Vous avez fait davantage que servir les intérêts de votre pays. Vous pouvez être très fiers de ce que vous venez de réaliser.» Détendu, François Hollande n’a pas été avare en compliments lors de l’inauguration du tunnel de base du Gothard. Il en salue les prouesses techniques et les tourne en boutades: «Circuler à plus de 200 km/h, ce serait, en ce moment, une performance en France», ironise-t-il.

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Le tunnel du Gothard s’inscrit dans la dynamique créée par la Conférence de Paris sur le climat (COP21) en décembre 2015. «Cet ouvrage contribuera à réduire les émissions de gaz à effet de serre», poursuit le président français. Il compare cette réalisation au tunnel sous la Manche. «Voilà plus de vingt ans, personne n’avait imaginé qu’on pourrait se rendre ainsi de France en Grande-Bretagne. Aujourd’hui, nos deux pays sont unis comme jamais et j’espère que les Britanniques s’en souviendront le jour venu», ajoute-t-il en guise de clin d’œil.

Cette comparaison démontre que la dimension internationale du Gothard ne se limite pas à la question des déplacements entre le nord et le sud du continent. Ce couloir ferroviaire souterrain de 57 kilomètres est inauguré dans une Europe en pleins doutes, composée de pays qui connaissent tous des difficultés.

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Visite furtive de Matteo Renzi

En raison de tensions politiques, le premier ministre italien Matteo Renzi illustre le dilemme: il n’a fait qu’un passage éclair au Gothard mercredi. Contrairement au programme prévu, il n’a pas pu avoir de discussion en tête-à-tête avec le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann. Arrivé en dernière minute au portail nord d’Erstfeld, il s’est contenté d’effectuer la traversée du tunnel dans le wagon VIP, en compagnie des conseillers fédéraux, d’Angela Merkel, de François Hollande, du chancelier autrichien Christian Kern et du chef du gouvernement du Liechtenstein, Adrian Hasler. C’est durant le trajet de 28 minutes que, à l’abri des oreilles indiscrètes, ils se sont entretenus ensemble de l’état des relations entre la Suisse et ses voisins.

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Arrivé du côté tessinois, Matteo Renzi a posé pour la photo de famille et est immédiatement reparti en Italie. Il s’est fait représenter à la partie officielle par le ministre des Transports, Graziano Delrio. Pour François Hollande, la visite au Gothard était un bol d’air frais au moment où la France est paralysée par un climat social tendu. Ils auraient pu ne pas venir fêter un tunnel dans un pays non-membre de l’UE. Mais ils sont quand même venus saluer le travail réalisé par la Suisse, un travail dont le continent devrait profiter.

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«Nous allons faire nos devoirs», dit Angela Merkel

«Ce tunnel fait disparaître l’éloignement. Utilisons ce lien. Mais le travail n’est pas fini. Nous avons en Allemagne des aménagements à réaliser pour qu’il soit achevé. Nous allons faire nos devoirs», promet Angela Merkel. «L’avenir de l’Europe, c’est relier les pays et les peuples. Aujourd’hui, c’est en Suisse que le rêve de l’Europe a trouvé sa réalité», reprend François Hollande. «Nous sommes un pays européen mais ne sommes pas membres de l’UE. Mais cela ne doit pas gêner. Nos relations avec l’UE doivent être éclaircies sur plusieurs points», enchaîne Johann Schneider-Ammann.

L’inauguration du plus long tunnel ferroviaire du monde ne se prêtait pas au déblocage des dossiers bilatéraux. La situation internationale n’y est pas favorable. Interrogé plus tôt dans la journée, le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter rappelle le calendrier: «Pour régler la question de la libre circulation des personnes, nous aimerions aller vite après le vote britannique du 23 juin et pendant l’été.» «Nous voulons trouver une solution autour de la table de négociations. Mais ne soyons pas naïfs: il faudra encore du temps», acquiesce Johann Schneider-Ammann. Il faut donc patienter.

Les festivités contribuent cependant à détendre le climat. «Nous montrons que nous sommes un pays d’innovation et que cette contribution au transfert de la route vers le rail est bon pour la Suisse et pour l’Europe. Mais nous ne devons pas nous sentir plus grands pour autant», poursuit Didier Burkhalter.

La fierté d’Adolf Ogi

Parmi le millier d’invités ayant participé aux festivités, un homme était particulièrement heureux mercredi: Adolf Ogi. Mais son esprit reste empreint d’amertume, lui qui avait porté ce projet avant de laisser d’autres personnes achever le travail, notamment en ce qui concerne le montage financier. «J’éprouve aujourd’hui un sentiment de reconnaissance, de respect, de joie et de fierté», commente-t-il.

«Il fallait du courage et de la volonté pour lancer ce projet futuriste, un projet qui poussait loin la réflexion sur les transports. Lorsque j’ai pris mes fonctions en 1988, j’avais sept variantes sur mon bureau. J’ai réduit la liste à deux: le Gothard seul ou la variante réseau Gothard-Lötschberg. Je savais qu’on ne gagnerait pas devant le peuple si on ne proposait que le Gothard. On a proposé les deux. Et on a gagné.» Vingt-huit ans après, cette variante réseau est réalisée.


 

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