Il a inspiré les poètes, occupé les légendes et l'histoire et surtout garanti à la Suisse une situation stratégique dans l'Europe des transports. Le Gothard est depuis une semaine au cœur de l'actualité, suite à l'éboulement qui a coûté la vie à deux automobilistes allemands sur l'autoroute A2. Et qui a bloqué l'axe routier Nord-Sud à la veille des vacances. Samedi, il sera motif d'inspiration, à l'occasion d'une rencontre d'écrivains à Altdorf intitulée «Gothard portail nord – la rencontre littéraire» (lire ci-contre).

Le Gothard rime bien souvent avec l'origine de la Confédération ou encore le réduit de la Guerre mondiale. En tant qu'axe de transit, il a pris une nouvelle dimension avec le chantier du plus grand tunnel ferroviaire du monde (57 kilomètres): celui des nouvelles transversales alpines (NLFA).

«Il a tout. Déjà, une topographie symbolique, là où se réunissent les Alpes et quatre cours d'eau. Suffisamment de quoi alimenter les croyances», explique Helmut Stalder, journaliste au Tages-Anzeiger, invité samedi à Altdorf (UR), et auteur d'un livre* consacré au «mythe du Gothard», dont il parle avec passion.

Longtemps «plus haute montagne», voire même «axis mundi», avant d'être détrôné par le Mont-Blanc et les mesures du géographe Horace Bénédict de Saussure, le Gothard a pris son rôle de lieu de passage à la fin du XIXe siècle avec la connexion ferroviaire (1882).

Mythe ou ressource identitaire, le Gothard s'est construit une représentation. Celle de la paix après l'épopée napoléonienne, en tant que point de rencontre entre les peuples, et celle du bien-être avec les moyens de locomotion.

Un diable sur le pont

Depuis une semaine, c'est aussi la légende du diable qui résonne dans la vallée de la Reuss. Transmise de génération en génération, on en trouverait des traces écrites dès la Renaissance. Elle raconte que les Uranais, soumis à une existence difficile entre les montagnes, rêvaient des fruits, du vin et du cadre de vie des Italiens voisins.

Pour traverser la gorge, ils conclurent un pacte avec le diable qui, en échange d'un pont, se réservait le droit de garder le premier individu qui traverserait. Or, les Uranais ont lancé devant eux un bouc. En colère, le diable a voulu les punir en menaçant de briser le pont avec une pierre. C'est là qu'apparut une vieille dame, au visage divin, qui marqua la pierre d'une croix blanche et protégea le pont. Le démon dut quitter Uri.

Helmut Stalder: «Cette légende se réfère au mythe du progrès technique, voulu par le diable puis protégé par l'autorité divine.» Au fil des siècles, elle a repris ses droits avec l'arrivée du train, à la fin du XIXe puis, près d'un siècle plus tard, la construction de l'autoroute.

Au-delà du progrès technique, les motifs que véhicule le Gothard sont multiples. Du centre d'échange au point d'origine de la Suisse, du transport vers l'Europe à l'enfermement.

D'un côté, ce passage est nécessaire pour le bien-être du continent entier; de l'autre, on veut le protéger avec un élan nationaliste. Tout est là pour en faire un lieu de contradictions.

Ce qui s'est dégagé, c'est une conscience d'un «devoir européen», relève le journaliste. Aujourd'hui, avec les NLFA la Suisse conditionne le trafic; il lui revient aussi d'en assurer la fluidité. Cette fonction de transit international s'est construite lorsqu'il s'agissait, au milieu du XIXe, de s'interroger sur les origines de la Suisse, «lorsqu'on a voulu, encouragé par Napoléon, la comprendre comme l'Etat neutre des cols».

«Se passer du mythe»

Or, le Gothard a d'abord accueilli le transport local, et, bien longtemps, les principaux lieux de passage internationaux se sont retrouvés du côté du Brenner, des cols grisons ou de la vallée du Rhône. Le mythe est pourtant né.

Pour l'écrivain romand Daniel de Roulet, également invité à Altdorf, nous assistons aujourd'hui à sa déconstruction. «Bientôt, on ne saura même plus que l'on traverse la Suisse. Et il est difficile d'apprendre que ce n'est plus une aventure, comme au temps de Rimbaud, que de passer le Gothard. Il faut savoir se passer du mythe.»

Longtemps lieu d'échanges, le col, et avec lui le canton d'Uri, est devenu un «corridor» dont l'avenir ne promet pas d'être aisé. D'Altdorf à Göschenen, les habitants s'accrochent quoi qu'il en soit à la représentation du Gothard, surtout à une époque où la globalisation effrite les frontières, constate Helmut Stalder. «Et ils savent que la technologie, le progrès et la nature peuvent aussi être en conflit. C'est là que la légende du diable reprend sa place.»

Pourtant, si l'on en croit le journaliste, le Gothard cache des promesses dans son nom. «Gothard», en allemand, émane de l'évêque bavarois Godehardus du XIIe siècle, dont le patronyme se retrouve sur l'hospice au sommet du col. «Or, Godehardus se réfère à «gutes Herz» en bas allemand, soit «bon cœur».»

*Mythos Gothard. Was der Pass bedeutet, Orell Füssli, 2003.