idéologie

Gothard, l'âme de pierre de la Suisse

L’inauguration du nouveau tunnel ferroviaire, le 1er juin, fait ressurgir le mythe le plus évocateur et le plus sombre de l’imaginaire national. Il réussit l’exploit de mélanger fantasme du repli dans les Alpes et ouverture à l’Europe

Lorsque le Conseil fédéral ouvrira le plus long tunnel du monde, le 1er juin, devant 1100 invités et plusieurs chefs d’Etat européens, il ne fêtera pas seulement le percement d’une ligne de chemin de fer sous 57 kilomètres de roche.

Il célébrera aussi l’un des mythes fondateurs de la Suisse – peut-être le plus puissant du tissu imaginaire qui cimente l’identité du pays. Le spectacle d’inauguration présentera, comme de juste, une ode à la Suisse éternelle, avec esprits montagnards à tête de bouc dansant sous le vent des Alpes.

Que le nouveau tunnel porte le nom de Gothard n’était pas évident. Son trajet coudé reliant Uri au Tessin ne passe plus sous le massif, mais une dizaine de kilomètres plus à l’est, dans les Grisons. Pourtant, personne n’a songé à baptiser le nouvel ouvrage autrement que Gothard. Parce que ce mot est porteur d’une résonance, d’un sens spécial. Le Gothard, pour reprendre un slogan du canton d’Uri, a fini par s’imposer comme «l’âme de la Suisse».

Un millefeuille de mythes

Depuis deux siècles et demi, il a été célébré par quantité de métaphores grandiloquentes: poitrine de pierre de la Suisse, cœur des Alpes, fontaine des fleuves d’Europe, «bastion sacré» du continent selon l’écrivain Denis de Rougemont.

Mais étrangement, ce lieu d’exception n’est pas un endroit précis. Impossible de le visualiser ou de le représenter facilement comme le Cervin. Le Gothard ne se réduit pas au col du même nom. Et les pics qui l’encadrent sont si méconnus qu’une autre montagne, le Bristen, également obscure, mais bien visible à l’entrée nord du nouveau tunnel, a été choisie pour le logo d’inauguration.

Sur son dernier timbre consacré au Gothard – il est imprégné de poussière de granit – la Poste le représente en massif indéfini, plongé dans une brume mythique. Comme un résumé anonyme des Alpes, un lieu sans visage, permettant d’abriter tous les fantasmes.


Vu d’en haut, depuis les cols, le Gothard réel apparaît comme une dépression, un creux. Les montagnes qui l’enferment sont balafrées de traces humaines: routes, lignes à haute tension, éoliennes, casernements, sans oublier les télécabines qui oscillent, vides, dans le vent glacial du printemps.

Sur les hauteurs embroussaillées, on trouve des vestiges du temps où l’armée montait la garde, dans l’attente d’un envahisseur qui n’est jamais venu. Affûts de canon et boîtes de sardines rouillées jonchent par endroits le sol, avalés par les mousses et la végétation. Comme pour mieux signifier que le Gothard est un millefeuille de mythes, ajoutés par couches successives.

Le pouvoir de l’imaginaire résiste à tout

Avant le XIIIe siècle, le val d’Urseren (son vrai nom) n’est qu’un lieu de transit secondaire, point de passage est-ouest entre Valais et Grisons. Vers 1200, on construit dans la gorge de Schöllenen un premier pont de bois reliant le nord au sud des Alpes.

Goethe, en route vers l’Italie, emprunte ce «pont du diable» en 1775. L’endroit reste intimidant aujourd’hui, avec ses falaises criblées de cavernes et ses torrents mugissants. A l’époque, lorsqu’il fallait s’y frayer un chemin à dos d’âne, il devait être carrément effrayant. Le poète allemand le dépeint en lieu brumeux, mythique, «où gîte l’antique race des dragons».

Avec lui, les Lumières se passionnent pour le Gothard, qui se trouve affublé de qualités extraordinaires. Non seulement il donne naissance aux grands fleuves (Rhin, Rhône, Tessin, Reuss), mais l’on croit faussement qu’il est «la plus haute montagne d’Europe». Ses alpages abritent des bergers simples et vertueux, auto-représentation des Suisses qui subsistera jusqu’à aujourd’hui.

Cette image de peuple alpestre, vivant une idylle en marge du progrès, a constamment été attaquée par la gauche et les progressistes suisses. Mais elle reste «impérissable», selon l’écrivain Peter von Matt, auteur d’un ouvrage* de référence sur le mythe du Gothard. L’imaginaire collectif «exerce un pouvoir aussi puissant sur l’être que les hormones», et surpasse aisément toute notion de réalisme. Ce qui explique qu’aujourd’hui, c’est toujours le Gothard qui représente la Suisse. Et non la Bahnhofstrasse, le port de Bâle, le quartier des banques ou l’EPFL.

A lire aussi: Le tableau de Rudolf Koller, «La poste du Gothard», continue à stimuler débat et interprétations

Le XIXe siècle ajoute une dose de militarisme à ce mythe protéiforme. Dans une Europe divisée en puissances rivales, la toute jeune Suisse s’imagine que Dieu l’a entourée de montagnes pour la protéger. C’est plutôt l’inverse: la Suisse entoure les Alpes. Mais au Gothard, cette géographie mythologique se vérifie. De quoi satisfaire ce que Peter von Matt appelle la «claustrophilie» helvétique – pour vivre heureux, il vaut mieux être enfermé, caché, abrité des fracas du monde.

La force chthonienne du Réduit national

Bientôt creusé de forteresses et de bastions d’artillerie, le Gothard connaît son moment de gloire durant la Seconde Guerre mondiale. Les rochers gigantesques, la terre noire, dégoulinante d’eau au moment du dégel, le granit austère de couleur gris-vert lui donnent un caractère de force lourde, chthonienne. Juste ce qu’il fallait pour devenir l’épicentre du Réduit national.

Bien que romand, donc intellectuellement éloigné du Gothard, le général Guisan comprend la force des symboles qui l’habitent. Au départ, l’idée de replier son armée dans les Alpes ne l’enchante guère: elle risque de mourir de froid et de faim si les Allemands l’assiègent. Mais il s’y rallie, parce que la Suisse paraît indéfendable

hors du Réduit. Le Gothard, lui, semble difficile à prendre: on ne peut pas y concentrer des chars, l’emploi de l’aviation est malaisé entre ses pentes abruptes.

Autre avantage, son aura mythique permet d’unir le pays, de tenir en temps de guerre. Le Gothard tire sa puissance des autres sites de la légende nationale, qui se trouvent juste en dessous: le Grütli, les lieux de la saga de Tell. Deux histoires porteuses d’un message politique. Guillaume Tell illustre le refus des tyrans, le serment du Grütli l’union face aux menaces.

Une croix sacrée inscrite dans les Alpes

La signification du Gothard est moins facile à déchiffrer. Avant et pendant la guerre, les penseurs conservateurs ont beaucoup glosé sur le sens de cette croix sacrée, inscrite par Dieu dans le granit des Alpes. L’historien de gauche lausannois Hans-Ulrich Jost a compilé leurs envolées lyriques: «Mon peuple, s’exclame le nationaliste fribourgeois Gonzague de Reynold en 1940, remonte au Saint-Gothard, à tes sources et à ton rocher. Le Saint-Gothard: dans ce massif, les deux fleuves et les deux rivières ont creusé quatre vallées, et ces quatre vallées se rejoignent, ces quatre vallées forment une croix. A la croix de ton étendard, à la croix de ton histoire, la croix de terre correspond.»

En 1938, dans son message sur la politique culturelle suisse, le conseiller fédéral Philipp Etter, catholique conservateur chargé de la «défense spirituelle», voit dans le Gothard la destinée même du pays. «Les différentes chaînes qui constituent la puissante barrière des Alpes convergent en un seul et même point: le Saint Gothard, écrit-il dans son message sur le patrimoine culturel du pays. Ce n’est pas par hasard que les premières ligues suisses ont pris naissance près du col qui le franchit. Ce fait providentiel a marqué le sens et la mission de notre Etat fédéral.»

Quelle mission? Durant la guerre, il s’agit, envers et contre tout, de «garder le Gothard». Mais ce sont surtout les puissances de l’Axe, Allemagne et Italie, qui utiliseront massivement cette voie pour leurs échanges militaires au cours du conflit. Un usage conforme au dessein originel du premier tunnel ferroviaire: construit entre 1872 et 1882, il était trinational, germano-italo-suisse. La Suisse n’a récupéré l’ouvrage que 30 ans plus tard, au prix de concessions tarifaires jugées humiliantes par certains, notamment en Suisse romande.

Aujourd’hui, le nouveau Gothard est vanté comme un service rendu à toute l’Europe. Et le Conseil fédéral ne manque pas une occasion de souligner que la Suisse, cette fois, a construit et payé le tunnel toute seule. Son organe de promotion, Présence Suisse, a lancé une campagne européenne sur le thème «la Suisse connecte les nations». La propagande officielle pour l’ouverture du tunnel vante un «chef-d’œuvre d’ingénierie qui présentera au monde entier l’innovation, la précision et la fiabilité, des valeurs typiquement suisses».

Voir: la vidéo de Présence Suisse vantant l’apport du Gothard à l’Europe

On retrouve là un dernier aspect du mythe: celui de la montagne conquise, aménagée, rentabilisée. Une montagne productive, comme on l’aime en Suisse. Mais les anciennes images ne sont jamais loin. Le 19 mai, le président de la Confédération a rejoué l’ancienne partition du Gothard comme berceau national, lors du Forum des 100 organisé à Lausanne par L’Hebdo. Dans son discours, Johann Schneider-Ammann a loué la «force des Waldstätten» et décrit le Gothard comme «pierre de touche de la fondation de notre Etat». Car l’alliance des cantons primitifs serait née des revenus générés par le col au Moyen Age.

De l’ancien mythe, il ne reste peut-être plus qu’une masse d’images confuses, dont le sens s’est émoussé avec le temps. Mais «le concept de la Suisse se trouve quand même quelque part par là, au Gothard, estime l’écrivain Peter von Matt. Ces images restent toujours dans la tête des gens. Ils ont besoin d’une histoire de leurs origines. Et ils sont beaucoup plus motivés par les images que par les thèses et les théories.»

* Peter von Matt, La poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation, traduction de Lionel Felchlin, Genève, Editions Zoé, 2015.

A lire aussi:

Markus Somm, Général Guisan, Résistance à la mode suisse, Berne, Stämpfli, 2010.

Hans-Ulrich Jost, «Politique suisse et mythes du Gothard au XXe siècle», Bolletino storico della Svizzera italiana, no. 8, 2009.


Brève histoire du Gothard

1200: Un premier pont de bois lancé à travers la gorge de Schöllenen fait du Gothard le passage le plus court entre l’Allemagne et l’Italie.

1230: Doté d’un hospice, le col prend le nom d’un saint, l’évêque Godehard, dont on fait un ermite qui guérit et protège des dangers de la montagne.

1595: Un pont de pierre remplace la précaire passerelle du «Pont du Diable».

1872: Début du percement du tunnel ferroviaire promu par l’industriel Alfred Escher et construit par l’ingénieur Louis Favre. Il doit remplacer la route pavée, très empruntée par les diligences.

1882: Mise en service du premier tunnel ferroviaire, financé conjointement par la Suisse, l’Allemagne et l’Italie.

1940: L’armée suisse se replie autour du massif du Gothard, dans le Réduit national jugé plus facile à défendre contre une possible invasion germano-italienne.

1980: Ouverture du tunnel autoroutier qui passe sous le col.

2016: Ouverture du tunnel ferroviaire de base, long de 57 kilomètres, qui remplace l’ancienne ligne ferroviaire.


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