La porte de l'hôtel Gothard, à Gurtnellen, s'ouvre sur un autre monde. Dans le village encaissé, au pied de l'autoroute où deux touristes allemands ont perdu la vie mercredi matin sur l'A2, écrasés dans leur voiture par un bout de falaise, les sœurs Sicher gardent l'œil ouvert. Greta, Eva et Lona demandent d'où leurs clients viennent avant de répondre à leurs questions. Austères dans leurs habits noirs, ces trois Parques rappellent la tragédie, et l'existence de l'homme dans cette vallée de la Reuss: elle ne tient qu'à un fil.

La nature a son langage

«Je n'ai pas réussi à dormir la nuit de l'accident, explique Gaspard Walker. Des pierres se détachaient du surplomb du Wilerwald, en dessous du Taghorn, à intervalles réguliers. N'y tenant plus, j'ai pris ma voiture et je suis descendu, pour arriver juste au moment où le véhicule des Allemands explosait.» Du haut de Gurtnellen Dorf qui surplombe la vallée d'une centaine de mètres, le propriétaire du restaurant familial Feld a une vue imprenable sur le versant opposé, d'où se sont détachés 2500 mètres cubes de granit, dont les plus gros blocs pesaient jusqu'à 150 tonnes.

Une région coupée en deux

«Ici, nous connaissons la nature et ses lois. Il faut être attentif et utiliser tous ses sens pour comprendre son langage», poursuit Gaspard Walker, le visage entouré d'une barbe sauvage. «Dans certains cas, il ne reste plus qu'à fuir», rappelle le restaurateur. Et d'ajouter, sibyllin, «que les grands événements projettent leur ombre».

Homme de la vallée aussi, l'observateur Leo Zberg ne dit pas autre chose: «Ceux qui ont grandi ici savent que cela peut arriver à tout moment.» Posté entre Gurtnellen et Gurtnellen Dorf, une paire de jumelles à la main, il scrute la falaise.

Sa mission consiste à alerter par radio ses quatre collègues de l'Office des travaux publics uranais au cas où des pierres tombent. Ces derniers peuvent ainsi empêcher le passage du bus régional et des habitants, seuls encore autorisés à circuler sur la route cantonale entre Amsteg et Wassen, et ceci entre 6 heures et 21 heures, tant que la falaise reste visible.

Brièvement ouverte vendredi, l'autoroute est condamnée entre Göschenen, au sud, et Amsteg, au nord. Ce qui ajoute à l'étrange impression de solitude et d'abandon d'une région qui dépend beaucoup du transit alpin avec ses 10000 véhicules de passage aux heures de pointe. «Nous vivons du transport, et grâce à lui du tourisme», confirme Leo Zberg. Cette autoroute n'est vraiment pas seulement un fardeau.»

Un habitant de Wassen, qui veut garder l'anonymat, indique qu'il commence à manquer de pièces détachées pour son garage. Ce qui ne l'a pas empêché d'aller manger avec des amis à Gurtnellen Dorf. Quelques lamas et moutons dans les prés, des enfants qui sortent de table et se dégourdissent les jambes en jouant au foot, la vallée donne le change en ce dimanche de Pentecôte.

La montagne va trembler

«Nous n'allons pas pouvoir dynamiter la falaise avant une dizaine de jours», explique Daniel Bieri au sortir de l'hélicoptère. Accompagné de Peter Spillmann, un autre géographe de la société Geotest mandatée par le canton, l'expert décrit à chaud la situation sur le site d'atterrissage d'Heli Gotthard à Erstfeld.

«Il faudra compter de sept à huit jours pour forer la roche, où seront ensuite enfoncées les charges d'explosif à la verticale. Une trentaine de personnes organisées en deux relèves s'en chargeront», explique-t-il. «Mais avant cela, il va falloir déboiser une partie de la forêt au-dessus du surplomb, ce qui devrait prendre plus ou moins trois jours de travail supplémentaire. Les troncs de sapins, mesurant jusqu'à un mètre de diamètre, vont être transportés par hélicoptère dès lundi.» Trois foreuses et un compresseur prendront place sur la plateforme ainsi dégagée. Donnant sur le vide, le travail sera périlleux. Mais tout dépendra, comme toujours, de la montagne. Le temps est très changeant dans la vallée de la Reuss, gardée à son entrée par un géant de 3000 mètres, le Bristen. Le brouillard peut se lever rapidement, obligeant les hommes à renoncer.

Dimanche, les géographes se sont fait une idée plus ou moins claire de la composition rocheuse de la paroi en la photographiant par hélicoptère. Cela permet de développer un modèle en trois dimensions à partir duquel seront déterminées la distance et la profondeur des points de forage les uns par rapport aux autres afin d'obtenir les éboulis voulus. «En fin de compte, tout dépend du rapport désiré entre les facteurs coût et risque, précise Daniel Bieri. Obtenir de petits blocs de rochers inoffensifs demande beaucoup plus de temps en multipliant le nombre de forages nécessaires.»

La montagne n'a pas dit son dernier mot. La falaise mortelle est «composée dans sa globalité d'une structure instable qui elle-même est constituée d'énormes blocs très homogènes», précise Peter Spillmann. Le dynamitage doit réussir à les fendre pour qu'ils n'endommagent pas plus l'autoroute en contrebas.

Les autorités uranaises ont décidé d'édifier un mur de protection de cinq à huit mètres de haut. Difficile de croire qu'il pourra contenir la violence naturelle de cette région. Les rochers de mercredi possédaient une telle force qu'ils ont rebondi de plusieurs dizaines de mètre de haut.

Ici, aucun mur ni aucune galerie de protection ne servent à quelque chose. Il vaut mieux fuir, après avoir écouté la montagne avec attention.