En pleine Deuxième Guerre mondiale, il avait légué l’œuvre de sa vie à ses clients, en transformant sa société par actions en coopérative. Sans descendance, il avait voulu de la sorte empêcher un rachat en contradiction avec ses principes. Aujourd’hui, elle compte plus de deux millions de coopérateurs. Et pourtant, tout n’est parti qu’avec cinq camions, qui «ont révolutionné le commerce de détail en Suisse», selon la formule de la dépêche de l’Agence télégraphique suisse notamment publiée ces jours-ci par le Schweizerbauer.

Jubilé ce vendredi 8 juin 2012: il y aura un demi-siècle que Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros, politicien et «visionnaire» comme on le dit toujours de lui, est mort à l’âge de 74 ans à Zurich. Nombre de ses idées – le fameux «capitalisme à but social»! – perdurent toujours, comme le prétend notamment l’ancienne conseillère aux Etats et ex-membre de la direction nationale de l’entreprise, Monika Weber, dans Migros Magazine cette semaine: «Il s’agit d’un capitalisme qui place l’homme au centre, […] [qui] «doit être purgé de l’appât du gain»: […] une magnifique maxime parfaitement d’actualité!» s’exclame-t-elle. Et de se rappeler le jour du décès de celui que l’on surnommait «Dutti» outre-Sarine, le 8 juin 1962: «J’avais 19 ans. Ses funérailles ont d’ailleurs été au cœur de toutes les conversations. Ma mère était une coopératrice et une cliente Migros convaincue. Toutefois, on cachait les sacs du distributeur lorsqu’on allait dans les petits magasins du village.»

C’était «un homme qui sortait de la moyenne», titre simplement la Gazette de Lausanne le 9 juin de cette année-là, à propos de celui qui était alors aussi conseiller national de l’Alliance des indépendants, parti n’ayant jamais véritablement percé en Suisse romande, ne s’étant pas implanté au Tessin, et dont il fut le premier président dès 1935. Alors que le Journal de Genève, sous la plume de son correspondant à Berne, écrit que «dans la moindre tentative de confier à l’Etat des pouvoirs jugés nécessaires pour prévenir l’anarchie et substituer l’ordre à la loi de la jungle, il dénonçait un dirigisme à son avis incompatible avec les principes de notre économie. A cet égard et pas ses exagérations mêmes, il a contribué à retenir les autorités sur la pente glissante et combien facile de l’étatisme.»

Un grand libéral, en somme. Et l’on n’en attendait pas moins de lui. Mais surtout une espèce de «visionnaire» – on n’en sort pas! – à la fois politique et économique qui, toujours selon l’avis de sa disciple Monika Weber, «ne craignait rien ni personne. Il était pourtant constamment attaqué et ne disposait pas de soutien. Pour la gauche, il représentait un entrepreneur trop à droite. Et, pour la droite par contre, il était trop à gauche. En réalité, comme il s’appuyait sur son propre programme, cela lui était simplement égal.» Libéral, oui, et libertaire. Et bien connu en… Turquie, si l’on en croit le site Kimkimdir.

Provocateur, également. Car le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’est pas toujours plié aux règles communément admises. Le Conseil national avait par exemple traîné plus de quatre ans pour traiter ses interventions sur le thème de l’approvisionnement du pays. Du coup, il avait fracassé en 1948 une vitre du Palais fédéral en y lançant deux pierres. Choquant plus d’une fois un pays encore très conservateur avec ses idées et principes. «Qui combat pour les faibles a les forts comme ennemis», avait-il un jour déclaré dans une de ses citations marquantes dont il avait le secret, selon le site Freizeit. Taxé de comédien par ses adversaires, il s’est souvent senti incompris, surtout dans ses dernières années. Un hommage tardif lui a été rendu en 2007 avec le film documentaire de Martin Witz, Dutti der Riese.

Rien ne laissait présager dans les jeunes années de Gottlieb Duttweiler, né en 1888, qu’il chamboulerait ainsi le commerce de détail suisse. Le Zurichois est passé par un apprentissage commercial en épicerie puis a tenté alors sa chance au Brésil avec sa femme Adèle, qu’il avait épousée en 1913, pour diriger une plantation de café. Mais après un an seulement, l’aventure a pris fin. De retour en Suisse à l’âge de 37 ans, avec 100’000 francs de capital de départ, il achète cinq camions qu’il lance sur les routes zurichoises, bourrés de six produits de base: café, riz, sucre, pâtes alimentaires, graisse de coco et savon de Marseille! Migros était née, accusée alors d’être le fossoyeur des petits magasins. Mais la marche en avant n’a pu être stoppée, pour constituer aujourd’hui, au sein du classique duopole helvétique, l’empire que l’on sait.

Le hasard veut que cet anniversaire ait d’ailleurs lieu au moment où survient la mort d’un autre conseiller national, Otto Ineichen, qui s’est engagé dans le commerce de détail. Ce que ne manquent pas de remarquer les lecteurs du Blick en disant que le Lucernois était «Einer wie Gottlieb Duttweiler». Un de sa trempe. Mais aussi l’ennemi très politiquement correct de la clope et de l’alcool. Alors «à votre santé, M. Duttweiler!» comme le disait récemment Mathieu Fleury, le secrétaire général de la Fédération romande des consommateurs, dans Le Matin: «On pourrait croire que l’heure est grave et que la Suisse vacille sur ses fondamentaux. Après Swissair et la Banque nationale, une autre institution helvétique paraît aujourd’hui en péril: Migros. Oui, «votre» Migros! Alors que son fondateur, Gottlieb Duttweiler, l’avait voulue exempte de (certains) vices, voilà que l’actuel président de son conseil de fondation, Claude Hauser, parle d’y vendre à l’avenir du vin.»

On n’a décidément plus les «Dutti» qu’on avait avant la guerre.