Jusqu'où peut-on aller en matière d'élimination des substances toxiques? Au détour de son rapport annuel et par le biais d'une observation au Conseil d'Etat, la commission vaudoise des finances s'interroge avec un exemple éloquent. Elle calcule que la mise au rebut des vieux goudrons, telle qu'envisagée en application d'une directive de juillet 1997 de l'Office fédéral de l'environnement (OFE), pourrait coûter jusqu'à 363 millions de francs au canton.

Ces goudrons ont été utilisés jusqu'en 1986. Ils étaient un sous-produit de la distillation de la houille, qui se faisait à très haute température dans les usines fournissant le gaz de ville. A la différence des bitumes qui les ont remplacés et qui sont le résultat d'une distillation à faible température du pétrole, ils recèlent des substances cancérigènes, les «hydrocarbures aromatiques polycycliques» (HCA).

Au-dessus d'une concentration de 1000 milligrammes (1 gramme) de HCA par kilo, l'OFE estime qu'il n'y a plus de recyclage possible. Lors de l'égrappage d'un tronçon de route présentant ces caractéristiques, il faut donc procéder à une mise en «décharge contrôlée bioactive». Or le canton de Vaud n'en possède pas, et la plus proche est Teuftal AG, dans le canton de Berne. En additionnant le prix du transport et de la mise en décharge, en comptant une largeur et une épaisseur moyennes des bouts de chaussée, le service cantonal des routes arrive à un prix d'élimination de 363 000 francs par kilomètre. Et toujours selon la même estimation, il pourrait y avoir jusqu'à 1000 kilomètres de routes concernés à plus ou moins long terme sur les 2300 kilomètres du réseau vaudois.

«Avant de régler les mises en décharge, la directive fédérale est d'abord là pour inciter au recyclage», tempère Jean-François Jaton, chef du Service vaudois des eaux, des sols et de l'assainissement. Jusqu'à 25 milligrammes de HCA par kilo, la réutilisation est possible sans précautions particulières, sur n'importe quel chemin forestier. De 25 à 1000 milligrammes, elle demeure admise moyennant diverses précautions, et des retraitements dans des centrales d'enrobage. Quant aux coûts d'élimination très élevés que supposent les concentrations supérieures, le chef de service les admet, mais les juge pour l'instant très théoriques: «Ils ne tiennent pas compte de l'éventuelle réalisation d'une décharge contrôlée dans le canton de Vaud, alors que des études sont en cours à Oulens; à ce prix-là le développement de nouvelles techniques de recyclage pourrait par ailleurs être envisageable.»

Reste plus fondamentalement à savoir si le danger de ces fameux HCA justifie de pareils investissements. «Honnêtement, je suis très dubitatif», avoue Jean-François Jaton. Pour qu'il y ait un danger pour la santé, il faut en effet qu'il y ait lessivage des goudrons. Réutilisés en sous-couches dans des zones où il n'y a pas de captages sourciers, les risques semblent très faibles. L'acceptation politique de la réglementation n'est pas davantage acquise: «Si le prix de l'élimination vient en diminution de crédits routiers déjà rabotés, la peur de voir vieillir le réseau va se manifester.»

Dans l'industrie du génie civil on se pose visiblement les mêmes questions: «Si le problème est celui de la concentration, pourquoi ne pas neutraliser les vieux goudrons en faisant des mélanges dans les centrales d'enrobés?» interroge Thierry Gerdil, responsable de l'entreprise Ronchi SA à Gland. La coordination entre le canton de Vaud et ses voisins, qui n'ont pas encore mis en chantier de règlement d'application, est une autre source de questions. Sans parler des différences entre les législations nationales: «En France, on peut tout réutiliser dans des remblais.»

Chef de la division des déchets à l'Office fédéral de l'environnement, Hans Peter Fahrni s'avoue perplexe devant les chiffres de la commission vaudoise des finances: «La directive sur la valorisation des déchets minéraux a été faite en concertation avec l'industrie, dans le but d'éviter autant que possible la mise en décharge. Nous n'avons pas eu l'impression d'être stricts.» Il ne rejette pas pour autant la possible mise au jour d'un défaut caché: «Lors de l'élaboration du chapitre sur les goudrons, il a été impossible de déterminer l'ampleur du réseau réellement contaminé par les HCA. Peut-être que certains cantons sont beaucoup plus touchés que d'autres.» A priori, Hans-Peter Fahrni estime les précautions décidées nécessaires, mais n'exclut pas des réajustements: «Si vraiment les dépenses prévisibles sont aussi élevées, il vaut la peine de rediscuter.»