Comme souvent en montagne, la mort, ce jour-là, s’annonça par un grand bruit sourd. Il est à peu près midi. Le onzième et dernier membre d’un groupe d’amis du Club alpin de Cluses, en Haute-Savoie, venus pratiquer la randonnée dans la région du Grand-Saint-Bernard, atteint le sommet d’un couloir escarpé qui s’est laborieusement laissé dompter. Une masse de neige lourde, tombée la semaine précédente, se détache, probablement sous le poids des randonneurs, et emporte tout le monde vers le fond, 300 mètres plus bas. A l’exception d’une femme, qui lancera l’opération de secours en un fébrile coup de fil, à 12h36.

«Goulet», «Dévaloir», «Toboggan». Quelques jours après l’avalanche mortelle, les mots sont sans équivoque pour qualifier le lieu du drame qui s’est joué samedi, malgré la pudeur et les tabous d’usage. Les professionnels des secours, les indigènes, les guides de montagne, la police, les familles des cinq victimes et des rescapés sont suspendus à la même question: pourquoi les membres du club ont-ils choisi de s’engager dans ce goulet? La justice, seule, y répondra dans le détail, mais le fil des événements fournit déjà quelques éléments de réponse.

Les randonneurs, arrivés de leur village le matin même, et qui ont réservé une nuit au gîte de Claude Lattion à Bourg-Saint-Pierre pour y passer la nuit de samedi à dimanche, décident de faire une «course de reconnaissance» pour le club. Ils ne sont ni des inconscients ni des néophytes. Agés entre 38 et 65 ans, ils sont membres du Club alpin français (CAF). Selon un usage comparable à celui qui prévaut au Club alpin suisse (CAS), un membre plus expérimenté que les autres, nommé en début de saison par le président, encadre ses collègues et prend les décisions.

La bande de copains, dont la directrice de l’Ecole maternelle de Cluses, entame sa balade depuis une route forestière à une encablure de l’axe du col du Grand-Saint-Bernard, par une marche d’une demi-heure. Ils poursuivent, skis et raquettes chaussés, le long du lit du torrent de Valsorey, en fond de vallon. Objectif: la Croix de Tsousse (2821 m), quelque 700 mètres au-dessus de leurs têtes.

Si, aujourd’hui, le choix de la course en interpelle plus d’un dans la région – la Croix de Tsousse n’est pas un itinéraire très couru et ne fait pas partie des suggestions que le gardien du gîte leur avait conseillées au téléphone lors de la réservation –, ce sentier en fond de vallon est en revanche très fréquenté dans le sens inverse, à la descente, par ceux qui font la Haute-Route Chamonix-Zermatt. «Les vernes sont coupés à certains endroits pour permettre le passage des skieurs», détaille Eric Berclaz, observateur pour les dangers naturels dans la circonscription du Saint-Bernard.

C’est ailleurs que le mystère s’épaissit. Au moment où le groupe, parvenu à la hauteur d’un vertigineux couloir comme taillé dans les vernes, décide de s’y engager – malgré la pente estimée par les secouristes à plus de 35° – au lieu de le traverser et de rejoindre, en face, d’autres traces visibles ce jour-là. «Personne n’emprunte ce couloir», détaille Eric Berclaz, qui l’a descendu une seule fois parce qu’il avait skié les belles pentes qui le surplombent. Les premiers éléments de l’enquête indiquent que le chef de course a d’abord envisagé la traversée du goulet pour rejoindre l’itinéraire déjà tracé, mais a jugé le secteur «trop raide pour les raquettes», indique Bernard Mudry, président du Club alpin de Cluses.

Comment convaincre dix personnes de s’engager alors dans un couloir exposé? Y avait-il des réticents parmi les membres dont tous n’ont pas le même niveau technique? Trop tôt pour le dire. Ce qui est certain, c’est que selon les premières déclarations, l’ascension a été envisagée comme une étape transitoire. Le chef de file pensait franchir un ressaut et espérait trouver ensuite une échappatoire. Après un deuxième ressaut, et en l’absence de sortie, il aurait finalement scindé son groupe en deux, espaçant la distance entre les membres et limitant ainsi le risque d’ensevelissement collectif en cas d’avalanche. Une «encadrante» aurait été déléguée pour accompagner le premier groupe dans une neige apparemment profonde.

Les conditions de neige à cet endroit: c’est une autre réserve formulée par les professionnels de la montagne. «Depuis une semaine, la situation est scabreuse. Il a neigé et il y a eu du foehn par-dessus. Cela a créé des plaques à vent qui peuvent même partir spontanément», détaille le nivologue Robert Bolognesi. Les pentes nord, comme celle-là, sont particulièrement déconseillées. Cumulés à l’heure relativement tardive choisie par le groupe – il fait plus chaud en milieu de journée – pour s’aventurer sur cet itinéraire estimé à trois ou quatre heures, ces éléments laissent perplexe.

En pleine ascension, le groupe prend conscience du danger. Le meneur se retrouve alors face à un dilemme: faut-il faire redescendre tout le monde ou terminer l’ascension périlleuse malgré tout? Sans prévenir, la nature opte pour un troisième scénario. Le coup de téléphone de la rescapée ne sera alors que le début d’un long calvaire. Il est 13h10 environ lorsque les premiers des dix hélicoptères d’Air-Glaciers et d’Air Zermatt engagés sur l’opération arrivent sur les lieux et déversent médecins, secouristes, sondeurs sur le cône d’avalanche. Bilan des recherches: cinq morts, dont la directrice des écoles, deux blessés graves, deux autres dont le pronostic vital a été levé mardi, et une femme encore ensevelie à ce jour.

Au poids de la neige et à la peine des familles s’ajoute déjà la question des responsabilités pénales et civiles. L’instruction en Suisse, ouverte d’office, devrait être bardée d’expertises techniques sur la qualité de la neige de l’Institut fédéral pour l’étude de la neige et des avalanches de Davos (SLF) pour déterminer si une erreur d’appréciation a été commise et, si oui, qui doit en porter la responsabilité. Le chef de course a survécu à la coulée et sera le premier à devoir répondre aux questions des enquêteurs. La justice suisse pourrait aussi transmettre le cas au Parquet français.

Bernard Mudry, qui a présidé durant huit ans la Fédération française des clubs alpins et de montagne (FFCAM), a déjà traversé quelques épreuves semblables mais ne veut pas conjecturer. «Nous ne fuirons pas nos responsabilités, mais il faut faire la part des choses entre ce qu’on voit sur les photos après l’accident et ce qu’on voit ou ce qu’on ne voit pas lorsqu’on est sur le terrain.» Sa réserve est corroborée par le vice-président de l’Association suisse des guides, Pierre Mathey, entre pudeur et esprit de solidarité, soulagé aussi de n’avoir aucun guide impliqué: «Quand quelqu’un s’est cassé la figure en montagne, on accuse le coup, on cherche à comprendre, on ne va pas dire en plus qu’il a fait tout faux.»

«Depuis une semaine, la situation était scabreuse»