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Il y eut une première expérience entre 1986 et 1990, au sortir du scandale des caisses noires. Puis une décennie pleine, entre 2006 et 2016. Deux périodes au cours desquelles le deuxième plus grand canton de Suisse, celui de Berne, a été gouverné par une majorité de gauche.

«C'était l'exception, on revient à la normale», commente le politologue Claude Longchamp, à la lecture du résultat du second tour de l'élection complémentaire au Conseil d'Etat de ce dimanche. Avec une faible participation de 30,4%, les Bernois ont élu l'UDC de Champoz Pierre-Alain Schnegg, avec 111 657 suffrages, contre 107 755 au socialiste de Malleray Roberto Bernasconi. 

Les villes du Jura bernois votent à droite

Statut particulier accordé à la minorité francophone oblige, le septième élu devait être un Romand. Elu à la moyenne géométrique, qui multiplie les scores obtenus dans l'ensemble du canton et dans le Jura bernois. Pierre-Alain Schnegg est également, et principalement, l'élu du Jura bernois, où il recueille 7003 voix contre 5270 à Roberto Bernasconi. L'écart de 1733 voix a considérablement grossi par rapport au premier tour (708).

Un Jura bernois qui s'est peu senti concerné, bien que c'est l'un des siens qui devait être élu: la participation n'a atteint que 35,2%. «C'est, hélas, déjà beaucoup dans cette région», commente Pierre-Alain Schnegg. «Le Jura bernois n'a pas saisi l'importance de défendre la majorité gouvernementale de gauche», déplore Roberto Bernasconi, laissant entendre qu'il pourrait s'en mordre les doigts.

Si les villes de Berne et de Bienne ont voté à gauche, il fallait que le Jura bernois vote lui aussi à gauche pour conserver un gouvernement rouge-vert. Il l'avait fait en 2006, 2010 et 2014. Mais pas en 2016. La Neuveville exceptée, les autres grandes localités aux majorités pourtant de gauche, comme Moutier ou Tramelan, ont élu majoritairement l'UDC Pierre-Alain Schnegg.

«Les Jurassiens bernois ont compris qu'entre les deux candidats, j'étais celui qui les représenterait le mieux. Il savent qui je suis, ce que j'ai fait pour l'hôpital régional», analyse Pierre-Alain Schnegg. Pourquoi la gauche a-t-elle abandonné Roberto Bernasconi ? «Je ne sais pas. Il y avait pourtant eu un bon soutien au premier tour», dit le candidat socialiste.

Si la partie alémanique du canton de Berne a procédé à une élection politique, le Jura bernois qui connaît bien les candidats a fait un choix de personnes et de compétences. Ainsi, nombre d'électeurs de gauche ont préféré ne pas aller voter pour Roberto Bernasconi dont la capacité à devenir ministre était sujette à caution. L'appel de dernière heure des autonomistes à le soutenir n'a eu aucun effet, les autonomistes ne sont pas allés voter. Il a a contrario desservi le socialiste qu'on a trouvé «peu clair» dans sa position dans la question jurassienne et de Moutier.

Formule magique bernoise

En remplaçant le socialiste démissionnaire Philippe Perrenoud par l'UDC Pierre-Alain Schnegg, Berne retrouve donc un gouvernement avec la même majorité que celle du Grand Conseil. Le parlementaire fédéral UDC Manfred Bühler estime qu'avec deux UDC, un PLR, un PDB, deux socialistes et un Vert, le canton a trouvé sa «formule magique, équilibrée, qui respecte les forces politiques en présence».

Qu'est-ce qu'un gouvernement à majorité bourgeoise fera différemment du pragmatique Conseil d'Etat rouge-vert ? «Il gagnera en efficience en évitant les allers-retours des dossiers entre Conseil exécutif et Grand Conseil aux majorités opposées», souligne Pierre-Yves Grivel, président du PLR bernois, qui soutenait la candidature de l'UDC Schnegg pour renverser la majorité et pour qu'en 2018, lors des élections générales, l'UDC appuie à son tour le candidat PLR qui devra succéder au sortant Hans-Jürg Käser.

Fierté et tour de vis

«C'est un tournant vers davantage d'efficacité, renchérit Pierre-Alain Schnegg. Berne retrouve aussi de la fierté. La précédente majorité devait s'excuser d'avoir un hôpital de pointe, notre hôpital de l'Île. Il faut dire haut et fort que nous en sommes fiers.» L'accession de Pierre-Alain Schnegg à la tête du département de la santé et de la prévoyance sociale, après l'ère Perrenoud, «donnera le tour de vis nécessaire à des prestations trop généreuses», ajoute Manfred Bühler. Pour Claude Longchamp, au-delà de nuances, «le dossier stratégique majeur du canton, ce sont les finances. Il faut alors poursuivre sur la voie de l'assainissement».

Pierre-Alain Schnegg se verra confier le dossier institutionnel jurassien, avec en juin 2017, le vote de Moutier sur son appartenance cantonale. Le fait que Moutier lui ait accordé une majorité de suffrages (668 contre 645 au candidat socialiste) «constitue un signe très positif. Mais une élection et un vote d'appartenance cantonale sont forcément différents. Il s'agira d'expliquer avec force pourquoi Moutier a intérêt à rester une ville bernoise.»


Commentaire

Déjà annoncée pour finie le 28 février, sauvée temporairement par la mobilisation contre l'initiative d'application de l'UDC pour le renvoi des étrangers criminels, la majorité rouge-verte du gouvernement bernois est tombée le 3 avril 2016. Dix ans presque jour pour jour après avoir été instituée grâce aux divisions, à l'arrogance et aux erreurs stratégiques d'une droite restée majoritaire au parlement.

Le parti socialiste est responsable de la défaite. Les grandes villes bernoises étaient prêtes à conserver un gouvernement rouge-vert. Les socialistes se sont encoublés dans le Jura bernois. Ils ont oublié de profiler un successeur à Philippe Perrenoud, épuisé. Le Jura bernois n'a pas viré à droite dimanche, son électorat de gauche a refusé de soutenir un candidat qui n'avait pas l'étoffe d'un ministre d'un canton d'un million d'habitants.

Berne ouvre-t-il la voie à la destitution d'autres gouvernements à majorité de gauche, soumis à réélection ces prochains mois, à Bâle-Ville en octobre, puis dans les cantons de Vaud et Neuchâtel au printemps 2017 ? Les paramètres locaux différent forcément.

Berne est repassé à droite parce que les partis bourgeois ont fait front commun. Un tel mouvement se met en place à Bâle. Mais pas forcément dans les cantons romands, où la perspective d'alliance PLR-UDC fait des étincelles.

Paradoxalement, Berne entretient l'espoir de conserver ou faire émerger des Conseils d'Etat à majorité de gauche. Son électorat est soucieux d'équilibre et si l'UDC, nouvelle force dominante à l'exécutif, devait trop accaparer le pouvoir, l'électorat saura la remettre en minorité. L'autre enseignement bernois, c'est que, quelle que soit sa couleur politique, un candidat au gouvernement doit d'abord être une forte personnalité, aux compétences reconnues. Si les socialistes du Jura bernois avaient lancé une pointure, l'exécutif bernois serait peut-être toujours à majorité rouge-verte.