Le Jura ouvre simultanément plusieurs grands chantiers: pour accroître sa population de 69 000 à 80 000 habitants d'ici à 2020, le canton a lancé «Jura, pays ouvert», cher au ministre Jean-François Roth; converti aux préceptes du développement durable, son collègue Pierre Kohler a mis en route un Agenda 21 et la révision du plan d'aménagement du territoire.

Particularité des démarches: elles font appel à des forums de réflexion, sortes d'assemblées consultatives de sages, mêlant des politiques et un vaste éventail de représentants de la société civile. «Pour des projets de cette importance, nous prenons le pouls de la société», justifie Jacques Bloque, chef du Service de l'économie et coordinateur de «Jura, pays ouvert», projet qui a pour but d'arrêter un catalogue de mesures devant inciter les Jurassiens à ne pas aller chercher meilleure fortune ailleurs, et les étrangers à venir s'installer dans le Jura.

Avant la procédure décisionnelle qui incombe au parlement, prévue à la fin de l'année, l'élaboration des mesures est confiée à plusieurs groupes de travail: un comité de synthèse, émanation de sous-groupes de réflexion, composé de hauts fonctionnaires, et un comité de pilotage consultatif de 60 personnes, autant que le nombre de députés au parlement. «Qu'on se rassure, les institutions fonctionnent, précise Jean-François Roth. Mais à projet exceptionnel, conduite exceptionnelle. Nous voulons éviter que «Jura, pays ouvert» soit un projet technocratique. Le comité consultatif pourra amener des idées, corriger les nôtres et donner un préavis sur le paquet de mesures. Le parlement aura évidemment le dernier mot.» Après une prise de contact en fin d'année passée, le comité de pilotage se réunira encore trois fois d'ici à l'été.

Dans le même temps, Pierre Kohler a institué deux autres forums: l'un pour redéfinir l'aménagement du territoire, l'autre – de 45 personnes – destiné à donner du contenu à son projet d'Agenda 21. «Un Agenda 21 doit émaner de la population, justifie Pierre Kohler. Ceux qui s'intéressent à l'environnement, à l'économie, au social et à la promotion de la santé, qui est le fil conducteur de notre démarche, ne font pas forcément de politique.»

«Nous n'attendons pas que les forums trouvent les solutions, tempère Jacques Bloque. Ce qui est intéressant, c'est de voir comment les représentants de la société civile s'interrogent. Si un sujet revient régulièrement, même en termes différents, c'est qu'il est crucial. A nous d'y apporter les réponses appropriées.»

«Cette manière de procéder est enrichissante, corrobore Dominique Nusbaumer, urbaniste cantonal, membre de tous les forums. On élargit le champ de contact avec la population, sans mettre à l'écart les institutions. Le temps est révolu où l'autorité avait la science infuse et arrivait avec ses projets ficelés.»

L'exercice est lourd et complexe. Chef d'un service administratif qui doit continuer de fonctionner, confronté au départ de collaborateurs, Dominique Nusbaumer a demandé à être déchargé de sa tâche dans «Jura, pays ouvert». On l'a soupçonné de privilégier Agenda 21. Le haut fonctionnaire et le gouvernement se sont expliqués, tout est rentré dans l'ordre.

La multiplication des forums interpelle. Leur concurrence est latente et illustre les inimitiés à l'intérieur du gouvernement, même si elles semblent à présent étouffées. «De la concurrence? Pas du tout, relève Pierre Kohler. Ces forums ont des buts différents.» «C'est vrai qu'il y a une certaine concurrence entre les projets, concède Jean-François Roth. Le gouvernement a mis les choses au point: «Pays ouvert» constitue l'objectif stratégique, les autres projets sont des moyens au service de l'objectif.» Un seul forum n'aurait-il pas suffi? «On s'y serait noyé», pense Dominique Nusbaumer.

En créant des forums de sages, sans légitimité démocratique, les autorités élues avouent-elles implicitement leur incapacité à élaborer de grands projets? «Notre système ne favorise guère les grandes réflexions, note Pierre Kohler. Même notre gouvernement consacre peu de temps au brainstorming et le parlement est peu armé pour le faire.»

«Ces forums font perdre du temps, regrette Alain Schweingruber, président du groupe radical au parlement. Les recettes pour rendre le Jura plus attractif sont connues. La principale concerne la fiscalité. Si le forum permet de persuader la population de la nécessité d'adopter rapidement des mesures, il sera utile. Il est temps de passer à l'action.» Représentant la Chambre de commerce et d'industrie dans le forum, l'ancien député Jean-Frédéric Gerber est moins critique. «Il faut donner sa chance au groupe de pilotage, mais éviter de tourner autour du pot; la réflexion doit rapidement déboucher sur des actions.»

Si l'expérience devait être concluante, le Jura pérennisera-t-il les forums consultatifs? «Pour suivre le projet évolutif d'Agenda 21, pourquoi pas», répond Pierre Kohler. «Non, estime Jean-François Roth. On créerait un machin qui ferait à la longue double emploi avec le parlement.» Le ministre de la Coopération présentera jeudi à Moutier, lors du séminaire de l'ADIJ (Le Temps de mardi), un autre concept pour améliorer le fonctionnement des institutions, tablant sur un renforcement du pouvoir exécutif s'appuyant sur «quelques sages capables de capter les courants nouveaux».