Le gouvernement kosovar se rebiffe contre le Ministère public de la Confédération, coupable à ses yeux d'avoir gelé sans raison valable ses avoirs en Suisse le 24 juillet dernier. La Fondation pour la Kosove, chargée de la gestion de ces biens, a recouru jeudi contre cette décision, et relancé les médias sur l'affaire. Au cours d'une conférence de presse, donnée vendredi à Genève, son principal responsable, le «ministre» de l'Information, Xhafer Shatri, et son avocat, l'ancien conseiller d'Etat Guy Fontanet (assisté par Me Alain Tripod), ont demandé aux autorités compétentes de revenir très rapidement sur leur décision, qualifiée de «précipitée et disproportionnée».

La Fondation pour la Kosove a pour fonction officielle de réunir les fonds nécessaires aux activités «humanitaires» du gouvernement kosovar: enseignement clandestin en albanais, réseau parallèle de santé, organes d'information indépendantistes, aide aux familles les plus démunies, etc. Créée en 1992 suite à la suppression de l'autonomie de la province et à la constitution d'un pouvoir alternatif à Pristina, elle existe aujourd'hui, sous forme de sections, dans tous les pays d'Europe de l'Ouest abritant une importante communauté albanaise. Les sommes ainsi récoltées sont attribuées au Ministère kosovar des finances, et distribuées par un Conseil central des finances de Kosove, au sein duquel est né récemment, sous la pression des événements, un Conseil républicain pour les aides d'urgence.

Le déclenchement des hostilités, le 28 février dernier, a des effets contradictoires sur le budget du gouvernement clandestin. S'il a dopé les récoltes de fonds opérées dans la diaspora, il a rendu beaucoup plus difficile ces mêmes pratiques sur place. Résultat: les autorités kosovares dépendent plus que jamais aujourd'hui de l'argent récolté en Occident, qui représente depuis quelque temps plus de la moitié de leurs revenus totaux, à un moment où les besoins humanitaires augmentent de façon vertigineuse. Les 8 millions de francs gelés en Suisse il y a une dizaine de jours font par conséquent très mal.

Guy Fontanet a demandé vendredi aux autorités suisses de prendre davantage en compte le contexte humanitaire dans lequel s'inscrit leur action. «Si l'on se donne la peine de considérer le drame vécu au quotidien de milliers de familles albanaises du Kosovo, a-t-il déclaré, on ne peut être que profondément choqué par l'attitude et la décision du Ministère public de la Confédération qui interdit aujourd'hui à la Fondation de la Kosove de remplir sa mission et de distribuer une aide urgente et vitale à une population frappée de plein fouet par la guerre.» Selon l'avocat, les mesures prises contre son client ont pour «seule et unique effet» non pas «d'arrêter la guerre ni même de la freiner, mais tout simplement d'abandonner les populations civiles encore un peu plus à leur triste sort».

L'ancien conseiller d'Etat a rappelé par ailleurs que la Fondation était «enregistrée en bonne et due forme depuis 1992» et qu'elle «rend régulièrement des comptes sur la provenance et la destination de l'argent récolté» à l'autorité légale de surveillance des fondations, qui dépend du Ministère fédéral de l'intérieur.

Un grand mystère continue à régner sur les raisons qui ont amené le Ministère public à geler subitement l'argent de la Fondation. Secret de l'enquête oblige, son porte-parole, Jürg Blaser, refuse d'expliquer pourquoi la police soupçonne aujourd'hui la Fondation «de financement de trafics illicites de matériel de guerre» et de «participation à une organisation criminelle», et pourquoi elle lui reproche soudainement une «violation de la souveraineté territoriale étrangère» et des «actes d'hostilité contre un belligérant». Il se contente d'affirmer que l'initiative policière s'est nourrie d'«éléments nouveaux» mais qu'elle n'est pas due à une quelconque pression politique extérieure – une référence au Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie (soit les principales puissances occidentales plus la Russie), qui avait demandé un peu plus tôt à la Suisse de tarir les financements extérieurs de la guérilla kosovare…

Seul nouvel élément, mais d'importance, apparu ces derniers jours: le chef de la Division politique I (chargé de l'Europe et de l'Amérique du Nord) du Département fédéral des affaires étrangères, Franz von Däniken, a rencontré sur son initiative Xhafer Shatri le 23 juillet dernier, soit un jour avant l'initiative du Ministère public. La réunion, qui s'est tenue à la Mission suisse auprès de l'ONU à Genève, en compagnie d'un commissaire de la police fédérale, Franz Hirchi, a été l'occasion d'un tour d'horizon. Le ministre kosovar assure en être sorti rassuré. La suite lui a donné tort.