La dérive du pouvoir valaisan

Valais Les «affaires» provoquent une crise qui dure au Conseil d’Etat

Enquête aux sources de la paralysie politique

Chaque printemps, au mois d’avril, le conseiller d’Etat Maurice Tornay a des ennuis. Il y a une année, son parti envisageait le scénario de sa démission, pesant les pour et les contre après une énième révélation dans l’affaire Giroud. Le président du PLR disait alors que la confiance était rompue avec le magistrat. La semaine dernière, alors que la commission de gestion venait de publier un rapport clément avec le conseiller d’Etat dans l’affaire Giroud, c’est une commission d’enquête parlementaire qui rallume l’incendie, révélant des erreurs dans la gestion de la crise hospitalière entre 2009 et 2013. Cette fois, le Parti socialiste demande officiellement sa démission.

Ces difficultés pèsent visiblement sur le Conseil d’Etat et s’additionnent aux démêlés fiscaux du chef de service d’Oskar Freysinger. Lors de la dernière conférence de presse donnée par le gouvernement, la semaine passée, le président, Jean-Michel Cina, a ouvert la séance en déclarant aux journalistes: «J’espère que vous serez aussi nombreux le jour de ma démission.» La plaisanterie en dit long sur la difficulté de ces deux dernières années. «Chacun d’entre eux se demande comment quitter le Conseil d’Etat sans dégât à son image», révèle une source très proche du gouvernement. «Mais quand le bateau coule, le gouvernement ne le quitte pas, il coule avec», poursuit-elle. Un constat partagé par de nombreux observateurs qui notent en cœur: «Jamais le Valais n’a eu un Conseil d’Etat aussi faible.»

Le Temps a rencontré une dizaine de personnes du PDC et des proches du gouvernement pour tenter de comprendre, de l’intérieur, ce qui le paralyse. Au cœur de la crise, ils s’expriment tous à la condition de pouvoir rester anonymes. Ils révèlent que les problèmes de Maurice Tornay sont aussi, au-delà des difficultés personnelles du ministre, le symptôme d’une crise gouvernementale et politique.

L’arrivée d’Oskar Freysinger et l’absence de leader

En mai 2013, l’élection tonitruante d’Oskar Freysinger laissait les partis gouvernementaux pantois. Non seulement, il évinçait le candidat PLR Christian Varone, préparé depuis plusieurs années à la fonction par son parti avec le soutien du PDC, mais en plus il était mieux élu que n’importe lequel des conseillers d’Etat sortants. La sanction populaire lui donne une légitimité certaine, mais peu d’appuis au sein du gouvernement. «Cette situation peut être vécue comme une blessure, un désamour violent de la population par les élus sortants», explique un ancien conseiller d’Etat. «Certains mettent du temps à s’en remettre, ou ne s’en remettent pas du tout. Le résultat des élections change considérablement la manière dont un ministre est perçu au sein du collège, de l’administration et du Grand Conseil. Cela a un véritable impact sur son influence», raconte-t-il.

«L’arrivée d’Oskar Freysinger est la seule composante nouvelle de cette législature au sein du collège gouvernemental», souligne un proche du gouvernement. «Elle a eu pour conséquence d’y créer un déficit de confiance. Dans la crainte de voir des informations sensibles sortir du huis clos, ce qui est arrivé quelquefois, les conseillers d’Etat ont probablement tendance à parler moins ouvertement de leurs dossiers respectifs.» Cette méfiance a pour corollaire que «chaque conseiller d’Etat laisse les autres se débrouiller avec ses dossiers sans les remettre en question, pour éviter d’avoir des problèmes à faire passer leurs propres décisions. Et puis, ils n’ont ni le temps, ni les moyens de connaître les dossiers des collègues dans le détail», explique la source proche du gouvernement précitée. Cette manière de faire était au moins transparente la semaine dernière. Au sujet de l’«affaire Cleusix», Jean-Michel Cina a déclaré que le gouvernement avait suivi l’avis d’Oskar Freysinger, responsable du dossier.

Six mois après les élections, l’affaire Giroud affaiblit considérablement Maurice Tornay. Oskar Freysinger y voit la possibilité de se faire un allié au sein du collège et se met à défendre publiquement le conseiller d’Etat PDC. Depuis, aucun leader ne semble avoir émergé au gouvernement. Pour l’ancien ministre précité, la cohésion du collège est généralement apportée par celui qui gère les Finances, en l’occurrence Maurice Tornay, parce que son mandat implique une vision globale et des discussions avec tous les départements. «Maurice Tornay a renoncé à ces discussions», explique un membre du comité directeur du PDC. «Sur les conseils de son entourage, il a opté pour des enveloppes budgétaires avec lesquelles chaque département doit se débrouiller. Cela était censé lui éviter des conflits avec ses collègues, mais politiquement ça n’a pas de sens.» Celui qui aurait dû être le leader naturel du gouvernement a aussi été le plus mal réélu des sortants. Ce rôle n’a visiblement pu être endossé par aucun des ministres, pas même par Jean-Michel Cina, à la présidence cette année.

Un personnel politique en décalage avec l’électorat

Les ennuis de Maurice Tornay illustrent aussi un changement rapide de culture politique en Valais. «Les électeurs attendent aujourd’hui de la transparence et une démocratie très participative», explique un membre de l’un des organes décisionnels du PDC. «Malheureusement, le Conseil d’Etat n’a pas changé. Il est constitué de personnes sélectionnées par leurs partis respectifs au cours de primaires où l’on réfléchit en termes de tournus régionaux plutôt qu’en termes de compétences. Ce procédé ne laisse presque aucun choix électoral à la population. Si elle avait véritablement choisi ses élus, elle serait sans doute plus solidaire d’eux aujour­d’hui. Les conseillers d’Etat réfléchissent encore comme des magistrats qui n’ont pas l’habitude d’être contestés. Ils ne protègent pas leurs arrières par un certain formalisme dans leurs prises de décision, estiment qu’ils n’ont pas à justifier leurs actes.» Or, «les élus font face à de jeunes loups de la politique qui ont peu de connaissances du fonctionnement des institutions et les déstabilisent», souligne un proche du Conseil d’Etat. «Les succès du gouvernement, comme l’arrivée de l’EPFL, la réforme des institutions, la correction du cours du Rhône, le retour des concessions des barrages, la construction de l’autoroute sont noyés sous les affaires», poursuit-il. «Les difficultés du Conseil d’Etat sont beaucoup dans la communication. Certains ministres estiment qu’ils sont là pour travailler, pas pour être dans les journaux.»

Le mode de sélection et de préparation du personnel politique par les partis est trop rigide pour certains talents. Les comités savent plusieurs années à l’avance qui sera présenté aux postes de ministre alors que le climat politique, les attentes de l’électorat et la cote d’un candidat évoluent vite. C’est ce qui est arrivé en 2009 au cours de la primaire PDC qui a évincé Christophe Darbellay ou en 2013 avec le maintien de Christian Varone à la candidature malgré son problème juridique en Turquie. Plus récemment, c’est Karin Perraudin qui s’est tournée vers la présidence du Groupe Mutuel, renonçant à une carrière politique. C’est encore un Damien Métrailler, président de l’association des communes concédantes, qui a montré une capacité de meneur rare dans le dossier des barrages mais qui n’est nullement sur la liste des papables pour le gouvernement. «Les élites politiques ne sont plus représentatives de la population valaisanne urbaine, très formée, en partie issue de la migration ou d’autres cantons suisses», note un observateur politique.

Le nouveau bloc de droite

Les pertes de majorité du PDC et du siège PLR au gouvernement sont souvent évoquées pour expliquer la déstabilisation politique du canton. Mais cette évolution va de pair avec une croissance fulgurante de l’UDC, qui amène une communication beaucoup plus émotionnelle, plus directe et plus moderne. «Le PDC a tendance à se déporter à droite pour éviter de perdre des électeurs au profit de l’UDC», analyse l’observateur précité. «De ce point de vue, Maurice Tornay, qui représente l’aile droite de l’ancien parti majoritaire, et Oskar Freysinger sont des partenaires objectifs. Les alliances avec l’UDC sont évidentes de par cette grande proximité identitaire, mais elles provoqueront la perte du PDC. Les électeurs finissent toujours par préférer l’original à la copie. Au contraire, pour survivre, le PDC doit se démarquer de son rival», dit-il. «C’est vrai, il y a un risque que nous perdions notre identité», reconnaît un élu PDC. «C’est pourquoi notre parti doit affirmer ses valeurs de défense des familles et des PME, ce que nous faisons déjà», dit-il.

Traditionnellement, le PLR était l’allié du PDC. «Mais depuis qu’il n’est plus au gouvernement, il applique une politique agressive à l’égard de l’ancien parti majoritaire», explique l’ancien collaborateur du gouvernement. «Son aile libérale a pris le dessus sur les radicaux, ce qui les éloigne d’alliances possibles avec le PS», estime l’observateur précité. Le seul bloc fort est donc celui formé par l’UDC et le PDC. Ce qui conduira probablement à une progression importante pour le premier.