Pauvre Conseil d'Etat vaudois! La consultation des fonctionnaires sur leur nouveau statut tourne à la farce, alors que cette opération politique délicate aurait pu, pour une fois, se conclure à son avantage, lui qui cherche désespérément à redresser l'image du canton.

Non, contrairement à ce qui avait été annoncé lundi, les fonctionnaires vaudois n'ont pas rejeté par 51,2% la réforme de leur statut. Ce pourcentage est en fait celui des «oui» et ce sont les «non» qui font 43% des bulletins. Une bête inversion informatique, due sans doute à la pression des délais. Le patron des Finances, Charles Favre, a été le premier jeudi, en présentant la rectification, à tirer la morale de ce risible cafouillage qui éclabousse la compétence gouvernementale: «Ce que notre projet de statut gagne en faisabilité, le Conseil d'Etat le perd en crédibilité.»

Lundi, lorsqu'ils ont pris connaissance des résultats du scrutin, dans le cabinet d'un notaire lausannois, les représentants de l'Etat et des organisations du personnel n'en ont pas cru leurs yeux. C'est moins le rejet de justesse du projet qui paraissait stupéfiant que le verdict par département. Des viviers syndicalistes comme la santé et l'enseignement approuvaient l'accord. Au contraire, des bastions de fidélité gouvernementale, comme les finances, disaient massivement non. Mais, face à l'évidence d'un traitement informatique de bulletins garnis d'un code-barres, les résultats ont été publiés dans la journée, comme il avait été convenu.

C'était prématuré. Dans les heures qui suivirent, de multiples appels provenant de l'administration n'ont fait que renforcer les doutes. Les départements ne se reconnaissaient pas dans leur vote, la sûreté moins que tout le monde (les 82% de non du Département de la sécurité sont finalement des oui), au point de créer un climat de suspicion. Mais la vérification finalement décidée par le Conseil d'Etat n'allait pas de soi: tout le matériel, les 10 000 bulletins, les disquettes de sauvegarde et le disque dur de l'ordinateur portable utilisé pour la saisie, ont été entièrement détruits par le notaire, immédiatement après l'exploitation des résultats, pour garantir le respect de l'anonymat.

Ce sont les bulletins de quelques retardataires qui ont permis de trouver l'explication: l'informatique cantonale, encore elle, tant de fois déjà impliquée dans les déboires gouvernementaux. Plus précisément, une erreur de codage au Centre informatique de l'Etat de Vaud (CIEV) au moment de l'impression des bulletins. Le système avait été testé avec succès. Mais une modification de dernière minute, exécutée par un informaticien à la demande des gens de l'impression, pour réduire la taille des formulaires, a abouti à la fatale inversion des codes-barres. Une enquête déterminera les responsabilités exactes. «Il y a eu une erreur humaine, cela arrive», a souligné Francis Randin, le chef de l'informatique cantonale, visiblement consterné. Une erreur, glisse-t-il, à mettre peut-être au compte de la précipitation avec laquelle il a fallu travailler.

Renversement des rôles

Lundi dernier, après la première proclamation des résultats, chacun en avait tiré ses conclusions. Charles Favre en avait déduit que l'échec n'était pas si grave, qu'il pouvait passer outre sans rouvrir la négociation avec les fonctionnaires. Le renversement de situation ne peut que le réjouir. Mais, face à la dévalorisation de cette consultation, il parle simplement de «mauvais moment à passer», évitant tout commentaire sur le nouveau rapport de forces.

Philippe Martinet, négociateur du compromis qu'il défend au nom de la FSF, se retrouve soudain dans le camp des vainqueurs, même si, comme président de la société pédagogique, il est désavoué par la majorité de ses collègues de l'Instruction publique. Lui aussi tient à «éviter tout triomphalisme». Le Parti socialiste, qui réclamait lundi la réouverture des négociations, défendra désormais des améliorations lors des prochains travaux parlementaires. Les syndicats SUD et SSP, qui rejettent catégoriquement le projet de statut, contrairement à la FSF, et qui envisageaient des mesures de lutte pour exiger une renégociation, refusent de prendre acte du coup de théâtre de mercredi: «Les explications stupéfiantes et incohérentes à partir de l'utilisation d'un support informatique sur lequel aucun contrôle n'a été effectué, et qui pourrait avoir été modifié à n'importe quel moment après la consultation, sont irrecevables.»

La réaction la plus virulente est venue du Parti ouvrier populaire (POP), qui réclame la démission immédiate du conseiller d'Etat Charles Favre, pour «incompétence manifeste dans l'organisation de la consultation». «C'est le Pérou! s'exclame le président du parti, Massimo Sandri. La preuve que cette opération n'a jamais véritablement été prise au sérieux par le gouvernement.»