Dénicher en France un agriculteur «content» est une gageure. Le monde paysan y est sans cesse en ébullition, dénonçant notamment les chutes du cours de la viande. A Archamps, en Haute-Savoie, tout près de Genève, un éleveur estime, lui, «qu’il n’est pas des plus à plaindre». Il a même l’air heureux «malgré les temps qui sont durs». Denis Baudet possède avec son frère, au pied du Salève, 130 vaches montbéliardes et Holstein ainsi qu’un robot de traite ultramoderne qui l’autorise à ne plus se lever à 5h le matin, à pouvoir manger en famille, à «avoir des sorties et une vie sociale».

La commune la plus riche de Haute-Savoie

Il doit en partie ce privilège à la zone franche dans laquelle sa commune est située géographiquement. Il peut ainsi bénéficier du label suisse et écouler sa production aux Laiteries Réunies de Genève au prix de 62 centimes le litre. C’est beaucoup plus que pour l’éleveur breton.

Ainsi va la vie à Archamps (2500 habitants), où même les fermiers vivent, sinon dans l’opulence, du moins avec une certaine aisance. La semaine passée à Annecy, Christian Monteil, le président du Conseil général de Haute-Savoie, a dressé un bilan socio-économique d’où il est ressorti que son département, en termes de salaires, était le plus nanti de France après l’Ile-de-France. Le niveau de vie a augmenté de 39% en dix ans de 2002 à 2012 (4e plus forte croissance en France), en partie grâce aux 76 000 frontaliers qui, chaque jour, se rendent en Suisse (salaire moyen de 6500 euros). L’étude indique par ailleurs qu’Archamps est la commune la plus riche du département avec un revenu médian annuel de 47 000 euros par «unité de consommation», contre 24 000 pour l’ensemble de la Haute-Savoie.

«Le village aux piscines»

A la tête d’une nouvelle équipe municipale élue en 2014, le jeune maire Xavier Pin (44 ans) reconnaît qu’il aurait mauvaise conscience à se plaindre, comme tant d’autres maires en France, de la réduction des dotations financières de l’Etat. «La moyenne des salaires est équivalente à celle de la très argentée Neuilly-sur- Seine dans la région parisienne», souligne-t-il. Explication: Archamps recense 1500 frontaliers. Le calcul est vite fait: la compensation genevoise ou fonds frontaliers est de l’ordre de 1000 à 1500 euros par travailleur. «Ces fonds représentent 39% du budget de la commune», indique Xavier Pin.

«Le village aux piscines» héberge aussi beaucoup de Suisses qui, à 600 mètres d’altitude, en plein poumon vert, échappent aux nuisances de la ville et se logent à des prix inférieurs à ceux pratiqués dans le canton. «En moyenne tout de même 4000 euros le mètre carré», relativise Yves Costan, à la tête de deux salons de coiffure à Genève, qui vit à Archamps depuis vingt-cinq ans et a vu les prix grimper vertigineusement depuis dix ans.

Pas de chasse aux faux résidents

Xavier Pin, qui soigne ses Suisses, envisage de leur dérouler une piste cyclable jusqu’à la douane de La Croix-de-Rozon. «De l’autre côté de la frontière, il y a déjà une piste, il faut une continuité. Beaucoup utilisent le vélo électrique pour se rendre au travail», justifie-t-il.

Certains ne sont pas déclarés – les fameux faux résidents – mais l’édile n’a pas l’intention de leur faire la chasse. «Le manque à gagner fiscal est important pour la commune mais nous préférons user de méthodes douces pour les convaincre de s’annoncer. Beaucoup scolarisent chez nous leurs enfants et profitent des équipements publics, leur intérêt est donc de contribuer à l’effort.» Projets en cours: l’agrandissement de l’école, une pharmacie et une modernisation des installations de sports d’hiver sur le Salève.

La Technopole d’Archamps avec ses 220 sociétés (20% sont suisses) et ses 1800 salariés, son complexe de cinéma, contribuent aussi à la prospérité de la commune. Le Biopark y regroupe des scientifiques du CNRS et des HUG qui effectuent des recherches sur les maladies d’Alzheimer et de Parkinson. La société savoyarde Botanic, spécialisée dans le jardinage, a implanté son siège sur le site. «Les recettes fiscales sont importantes mais c’est avant tout en termes de notoriété qu’Archamps en profite. Une extension de 18 hectares est par ailleurs prévue et l’Etat ainsi que la région devraient prochainement verser 5 millions d’euros pour divers projets de développement», précise Virginie Duby-Muller, députée de Haute-Savoie.