Son 84e jour de jeûne aura été le plus pénible pour Bernard Rappaz. Les députés valaisans ont rejeté en fin d’après-midi le recours en grâce déposé par le chanvrier gréviste de la faim. Il l’a probablement appris par les nouvelles.

L’UDC était l’unique parti à énoncer une consigne de vote, soit le refus d’entrée en matière, proposition écartée. Le résultat est néanmoins sans appel: 113 non, 14 oui et un bulletin nul. Un vote délivrant un message clair: Bernard Rappaz mérite la peine de cinq ans et huit mois que la justice valaisanne a prononcé à son égard.

Le jugement, faut-il le rappeler, a été confirmé par le Tribunal fédéral, et répondait à de multiples infractions: violation de la loi fédérale sur les stupéfiants, violation de diverses lois sur les assurances sociales, blanchiment d’argent, gestion déloyale aggravée et lésions corporelles.

Le vote sur la grâce a eu lieu à huis clos et à bulletins secrets. Mais devant la salle du Grand Conseil filtraient quelques déclarations assumées avant le vote. Du côté des inflexibles, comme le député libéral-radical René Constantin: «Nous sommes les gardiens du bon fonctionnement des institutions. Il a commis des actes graves. Il doit payer pour ça.»

Un peu avant les délibérations, quelques bonnes dames au tea-room voisin avaient la réplique beaucoup moins solennelle: «Si nos enfants font du chantage, ils prennent la fessée, ou bien?»

Du côté des plus indulgents, un peu de déception chez la cheffe de groupe de l’alliance de gauche Marcelle Monnet-Terrettaz qui «appelait ouvertement à un vote de compassion pour défendre la vie.» Réplique plus vive, au terme des débats, de la part du député socialiste haut-valaisan Germann Eyer qui a déposé une motion d’ordre, invitant à renvoyer l’objet au Conseil d’Etat tout en proposant de ramener Bernard Rappaz à la raison et de nommer des médiateurs comme Pascal Couchepin ou Joseph Deiss dans l’intervalle. «Je suis choqué par la dureté de la chrétienté», livrait-il.

La décision du Parlement confirme démocratiquement le fossé qui semblait séparer la majorité politique valaisanne de la classe politique hors-canton. De nombreuses personnalités suisses s’étaient en effet mobilisées ces dernières semaines et appelaient à la grâce, «à un comportement moins hypocrite face à la question du chanvre en Suisse» notamment, comme Jean Ziegler, vice-président du comité du conseil consultatif du Comité des droits de l’homme à l’ONU.

Et maintenant? Ayant épuisé toutes les voies de recours que le droit fédéral autorise, Bernard Rappaz est bel et bien au pied du mur. Or, cette sanction finale n’en fait pas, d’office, un détenu comme les autres. Le prisonnier continuera son jeûne de protestation, déclare son avocat Aba Neeman qui l’a vu dans l’après-midi, ce qui offusquera beaucoup de monde en Valais.

Ne s’était-il pas formellement engagé à interrompre la grève une fois tombée la décision du Grand Conseil? Aba Neeman y apporte une nuance: «Oui mais c’était à condition d’obtenir une interruption de peine entre-temps pour travailler à sa demande en grâce. Or, il ne l’a pas obtenue.»

Sous l’angle juridique, la situation se présente comme une boucle sans fin. La dernière demande d’interruption de peine provisoire demandée par Rappaz a été refusée par la ministre Esther Waeber-Kalbermatten. Décision confirmée par le Tribunal cantonal, puis le Tribunal fédéral ce mardi. Les médecins du HUG, sommés de procéder à l’alimentation forcée du détenu, ont annoncé le dépôt d’un recours au TF.

Le débat entre droit et éthique médicale est donc loin d’être clos. Le ventre vide ou non, Rappaz l’insoumis devra encore affronter un autre écueil. Il comparaîtra devant le Tribunal de première instance pour une autre affaire liée à la culture et au commerce de chanvre, le 3 décembre prochain.

Ultime message de la Conseillère d’Etat Esther Waeber-Kalbermatten à «son» détenu le plus coriace avant que la bruine d’hiver renvoie tout le monde à la maison pour le souper: «On a désormais tout mis sur la table. Toutes les instances de recours se sont prononcées. Le Grand Conseil a voté dans la dignité en mesurant la gravité de la situation. La question du refus des médecins de procéder à une alimentation forcée reste ouverte mais nous, nous ne plierons pas.»