NEUCHATEL

Grâce à l'absinthe, les Neuchâtelois voient loin

Après 95 ans d'interdit et de clandestinité, la Fée verte a recouvré la liberté, mardi à Môtiers. Une bataille gagnée par les producteurs du Vallon. Mais la guerre commerciale s'annonce impitoyable. Le salut passe par l'AOC pour une absinthe de qualité qui entretient le mythe.

Onze en 2003, seize en 2004: les communes du Val-de-Travers perdent avec une inquiétante constance leurs habitants, et n'en comptent plus que 12 211, alors que le canton de Neuchâtel enregistre quatre hausses démographiques consécutives. «Nous subissons une lente déconfiture depuis 1910», regrette Julien Spacio, secrétaire de la Région Val-de-Travers.

Funeste année 1910! Le 7 octobre, l'absinthe, sur laquelle le Vallon avait construit son développement, devenait un produit illégal. Nonante-quatre ans, quatre mois et vingt et un jours d'interdit, de clandestinité et d'ambiguïté, car il a depuis lors été démontré que l'absinthe, consommée avec modération, ne rend pas fou. Pourtant, le 5 juillet 1908, en votation populaire, une majorité de Suisses a fait payer à la «morphine des poètes» les frais de la lutte contre un alcoolisme galopant. Seuls Neuchâtel et Genève avaient refusé la prohibition.

L'hypocrisie est désormais levée. Depuis hier, 1er mars 2005, l'absinthe retrouve la vente libre en Suisse. Jour de fête à Môtiers: extraite du poste de gendarmerie dans une charrette à barreaux, poings liés et encadrée par deux agents, la Fée verte, blême et effarouchée, a été délivrée devant l'Hôtel des Six-Communes par le conseiller d'Etat Bernard Soguel. «Libre!» s'est-elle écriée, rayonnante. Applaudissements dans l'assistance, sauf pour ceux qui regrettent, comme Bernard Cousin, président du Musée régional du Val-de-Travers, qu'«aujourd'hui, on enterre un mythe. On nous retire le privilège de détenir de l'absinthe. Ça devient un apéro banalisé, alors que jusqu'ici, on n'en servait qu'à des hôtes appréciés.» Mais il n'est plus temps d'opposer partisans de la clandestinité et de la légalité.

La mythique «bleue» est un produit légalisé que le Val-de-Travers entend utiliser pour rebondir. Et en faire un atout économique. Pas au point de recréer les 600 emplois directement liés à la production d'absinthe à la fin du XIXe siècle. «La culture et la distillation peuvent générer une trentaine d'emplois et ce n'est pas négligeable dans notre région», explique Julien Spacio. Qui s'empresse d'ajouter que «l'absinthe n'est pas seulement une boisson, mais un concept culturel, touristique et de marketing territorial».

Le Val-de-Travers entend vendre avec la boisson alcoolisée le mythe et les rituels qui l'entourent. La palette des produits dérivés est large: la cuiller, le verre et la fontaine à eau sont nécessaires pour déguster l'apéritif. Les bouteilles d'absinthe, les vraies, portent une étiquette artistique. Bouchers, confiseurs et restaurateurs ont imaginé des produits à l'absinthe.

«Nous devons saisir l'opportunité de la médiatisation liée à la légalisation pour redorer notre image, redonner confiance aux gens du Val-de-Travers, susciter chez eux un esprit d'entreprise parfaitement compatible avec la forte identité de la région», assène Julien Spacio. L'identité, l'atout maître de l'absinthe du Val-de-Travers, espèrent ses défenseurs. «La première distillerie industrielle d'absinthe au monde a été aménagée ici, à Couvet, en 1797, dans l'ancienne buanderie de l'auberge de l'Ecu de France, par Henri-Louis Pernod, précise le secrétaire régional. La boisson est intimement liée à notre terroir, à l'histoire des fées qui remonte au Moyen Age. L'interdit a raffermi cette appartenance.»

S'ils s'ingénient ainsi à défendre «leur» absinthe, c'est parce que les producteurs du Val-de-Travers savent que la concurrence est vive, avec des menaces espagnoles, françaises ou tchèques. Suisses aussi: des distillateurs valaisans, tessinois et saint-gallois ont manifesté de l'intérêt.

Pour se préserver, le Val-de-Travers réclame une AOC et l'exclusivité d'un produit artisanal de qualité, qu'il ne veut pas voir banalisé. La procédure s'annonce longue et semée d'embûches.

Le ministre de l'Economie, Bernard Soguel, est un allié des Vallonniers. «Le défi consiste à développer commercialement un produit mythique, dit-il. L'histoire de l'absinthe a connu un premier chapitre prospère au XIXe siècle, puis près d'un siècle de résistance à l'interdit qui a enrichi son mythe culturel. Le renouveau, dès à présent, doit combiner la qualité du produit et l'utilisation judicieuse de son potentiel culturel.»

Bernard Soguel ne voit aucun hiatus à profiler l'image de Neuchâtel au travers de l'absinthe et des microtechniques. Surtout que, comme le fait remarquer l'ancien président de la Région Val-de-Travers et candidat radical au Conseil d'Etat, Sylvain Piaget, «notre région compte aussi des fleurons industriels tels Etel, Chopard ou Parmigiani».

Le retour de l'absinthe dans la légalité génère d'emblée un double effet économique: le distillateur Yves Kübler a inondé dès mardi le marché de sa «véritable Fée verte». L'augmentation de la production a permis de créer trois emplois. L'ex-clandestin Claude-Alain Bugnon (LT du 19.02.2005) a inauguré mardi sa petite entreprise de production: «C'est un gros succès, se réjouit-il. Il y avait un doute: les gens acquerraient-ils l'absinthe légale? Ils ont compris que le mythe et l'histoire d'un produit artisanal de qualité n'ont pas disparu subitement.»

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