«Vous prendrez bien un chocolat? Ce sont des pralinés lituaniens que j'ai reçus hier soir.» Dans le fouillis intello-culturel de son bureau à l'ambassade de Suisse, Wolfgang Amadeus Brülhart libère deux chaises de leur pile d'enveloppes et de dossiers divers. Une fois dégustée la friandise au goût très… lituanien, le plus original attaché culturel du corps diplomatique helvétique détaille sa nouvelle responsabilité: coordonner le programme de Présence suisse, cette entité chargée de donner du pays une image différente à l'étranger. A Londres, on a répondu cinq sur cinq à l'injonction, d'autant plus volontiers qu'elle correspond aux aspirations de l'ambassadeur Bruno Spinner. L'ancien chef du Bureau de l'intégration, en poste ici depuis 1999, veut faire de l'austère bâtiment de Montagu Place un lieu d'échanges et de rencontres. Et le démarrage, effectif au 1er janvier de cette année, de Présence suisse lui donne les moyens pour concrétiser des événements autrement plus ambitieux.

Voté par les Chambres, le budget de Présence suisse se monte au total à plus de 40 millions de francs pour les trois prochaines années. Le Royaume-Uni est l'un des pays prioritaires pour cette période. Après le «coup» réussi avec la Swiss Light on Tate Modern (le rai de lumière qui balise l'espace depuis le sommet de la nouvelle galerie transformée par les architectes suisses Herzog et de Meuron), il s'agit de monter en puissance dans la promotion d'une Suisse dynamique, moderne et audacieuse.

L'effort a déjà débuté. La résidence de l'ambassadeur, attenante au bâtiment principal, accueille régulièrement dans son grand salon transformé en «Art Café» des réunions culturelles, comme cette soirée organisée avec les voisins suédois et les hôtes de Lituanie (d'où les chocolats…). Surtout, le 26 janvier, Bruno Spinner et son équipe ont convié, via des invitations lancées dans plusieurs médias, quelques centaines de jeunes Londoniens à venir faire la fête dans le garage de l'ambassade, décoré par les meilleurs graffiteurs suisses et anglais du moment, au son de DJs très en vogue dans la capitale. Pendant ce temps, une foule d'invités (Suisses de Londres, artistes, amis de l'ambassade) arpentaient la résidence pour un happening culturel et mondain.

Le tout a eu un écho inattendu dans la presse. Et maintenant que le personnel de l'ambassade a voté pour que le garage conserve ses graffitis, W.-A. Brülhart emmène ses premiers groupes de visiteurs dans un sous-sol très… underground.

«Présence suisse nous confie un nouveau mandat, qui embrasse non seulement la culture mais également les aspects sociopolitiques et économiques, explique Brülhart. Nous devons aussi montrer la Suisse créative, technologique, jeune, vibrante. Non plus nous ne voulons être qu'au service des Suisses, mais plutôt nous adresser d'abord aux Britanniques.» Un sondage au sein du corps estudiantin traduit l'urgence du changement: alors que les trois bourses d'études qu'offre la Suisse peinent de plus en plus à trouver preneurs, les jeunes Anglais expliquent préférer l'Union européenne pour ses perspectives de carrière, et renvoient de la Suisse une image jaunie et ennuyeuse.

Enquête

L'Université de Berne a été chargée de conduire une enquête pour déterminer avec exactitude à quel public cible le programme de Présence suisse devait s'adresser en priorité. Mais avant la remise du rapport à fin mai, les temps forts des trois années qui viennent se dessinent déjà, autour de trois thèmes: «Next Generation» pour 2001, «Year of the Mountain» pour 2002 (en écho à la même thématique développée par l'Unesco au même moment), et «Hyde Park» pour 2003.

Le grand événement de cette année sera la soirée organisée à la Tate Modern le 22 novembre. Comme sponsor de la galerie (elle a versé 300 000 livres), la Confédération a droit à sa «private party». L'idée est de réunir une brochette de personnalités du monde de l'art, de l'économie et de la politique (le conseiller fédéral Joseph Deiss a déjà réservé la date), pour un événement dont les contours sont encore à déterminer. Par la suite, la Suisse pourrait s'engager dans le financement de la plate-forme observatoire qui doit s'installer au sommet de la cheminée de l'ancienne usine électrique de Bankside.

Invitation à Hyde Park

En 2002, la Suisse prévoit de participer à sa manière aux Jeux du Commonwealth, qui auront lieu en été à Manchester, en installant un mur de glace et un parcours de snowboard au cœur de la cité industrielle. L'opération serait répétée plus tard à Edimbourg. Enfin, en 2003, l'ambassade s'apprête à louer une partie de Hyde Park, tout simplement. L'événement, qui doit se dérouler pendant le tournoi de tennis de Wimbledon, serait aussi multiculturel et interdisciplinaire que possible, avec la participation espérée des personnalités suisses les plus connues, dans le sport comme la culture (Stephan Eicher, par exemple).

Pour toutes ces manifestations, W.-A. Brülhart s'adresse à des professionnels spécialistes dans chaque domaine concerné. «C'est le seul moyen de ne pas taper à côté», argumente celui qui garde une petite nostalgie de ses années à Sarajevo. Dans la communauté suisse, quelques doutes surgissent: après le travail peu voyant mais diablement efficace de l'ambassadeur François Nordmann, alors que la Suisse était sous le feu de la critique à cause de l'affaire des fonds en déshérence, la «nouvelle diplomatie» helvétique, spectaculaire à souhait, ne risque-t-elle pas de tomber dans la superficialité? Bruno Spinner s'en défend, en animant entre autres un groupe de travail chargé de rapprocher les vues britanniques des intérêts suisses autour du secret

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