Ce n’est pas encore la Berlin hérissée de grues des dernières années du XXe siècle ni la Shanghai d’aujourd’hui dont les nouveaux îlots s’élèvent par vagues rapides. Mais il devient évident, même pour les sceptiques, que la Genève immobile et figée appartient aux temps révolus. Différer le changement, retenir le territoire dans le passé, cet exercice n’a plus cours. Pratiquée avec brio durant des décennies par nombre de mouvements et partis, comme expression de défiance et d’insatisfaction, l’obstruction aux projets urbanistiques du canton fait place désormais à une impatience d’une autre force: l’urgence d’adapter la physionomie du canton à la réalité contemporaine, notamment en matière de logements et de transports.
Genève secoue sa longue inertie. Après quatre décennies sans projets d’envergure, le canton se replace à la hauteur de ses ambitions; il reprend l’aménagement des villes et périphéries, élargit ses routes, construit des ponts, se dote d’espaces publics, développe ses gares et s’attaque enfin à la question de l’habitat. Pouvoirs publics et privés ne cessent d’avancer des projets, des concours sont lancés, des chantiers s’ouvrent, des bâtiments s’achèvent. Sauf que ce redémarrage de fraîche date reste peu perceptible. Pour l’heure, c’est sur la carte où se trouvent résumés les projets actuels et futurs que l’on mesure l’ampleur des changements et que l’on comprend le dessin du Genève de demain.
Cependant un chantier majeur, avec lequel les Genevois devront cohabiter jusqu’en 2017, est déjà visible, celui de la future ligne ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse (CEVA). Cet ouvrage, qui donne sa cohérence au grand réaménagement genevois, possède un effet déclencheur. Sur son passage, et autour de ses stations, sont prévus de nouveaux espaces publics, des logements et des équipements publics. A proximité de la ligne CEVA, se développe le quartier de La Chapelle - Les Sciers où se construisent des logements (1300 à terme), des commerces, une école, des espaces de détente. Avec l’écoquartier des Vergers et le jardin des Nations, il s’inscrit parmi les grandes opérations urbaines en cours de réalisation. Se préparent en outre dix grands projets définis comme prioritaires ainsi que cinq autres plus lointains.
Entré en fonction au printemps 2011, après une longue résistance à la création du poste, l’architecte cantonal, Francesco Della Casa, prouve par son existence même la présence d’un nouvel état d’esprit. Il énumère les avancées. En premier lieu, le projet de Plan directeur cantonal 2030 qui servira de socle aux transformations futures. Adopté en mars dernier par le Conseil d’Etat, soumis prochainement au Grand Conseil puis à la Confédération, il prendra ensuite force de loi. La réforme des outils de planification progresse à grands pas, notamment celle du Plan localisé de quartier (PLQ) qui autorisera mieux la variété typologique et favorisera l’inventivité. Il souligne aussi la politique des concours lorsque l’Etat porte la responsabilité du projet ou figure comme partie prenante. Francesco Della Casa calcule: «En deux ans, pas moins de vingt-quatre! Soit un concours par mois, un rythme inconnu jusqu’ici.» Cette mesure, qui vise à stimuler la qualité, détermine une mobilisation sans précédent des professionnels en Suisse et à l’étranger. Effet souhaité et obtenu: attirer à Genève des talents internationalement reconnus. Premiers sur le front et bien servis, les bureaux genevois bourdonnent d’activité.
«Cette multiplication des concours, outre le fait qu’elle offre la chance de choisir la meilleure variante entre plusieurs projets, permet aux acteurs concernés – élus, représentants de fondations et autres promoteurs – de mieux comprendre les implications de leurs décisions et d’approfondir leurs connaissances des dossiers. Surtout, précise Francesco Della Casa, elle contribue à la constitution d’une culture urbaine commune qui finit par irriguer l’ensemble des professionnels.» Les communes ne sont pas en reste, qu’il s’agisse de logements ou d’infrastructures comme la passerelle qui reliera Onex et Vernier par-dessus le Rhône. Pas plus que les secteurs parapublic et privé comme la Société coopérative d’habitation Genève (SCHG) pour le périmètre Vieusseux-Villars-Franchises ou le groupe Implenia, dont l’ancien site d’exploitation industrielle devient le nouveau quartier Gordon-Bennett.
Les concours déjà jugés relevant du canton concernent le plus souvent des espaces publics, comme le portail du CERN et la promenade des Crêtes. Trois sont directement liés aux haltes CEVA: Chêne-Bourg, Carouge-Bachet, Lancy - Pont-Rouge. S’y ajoute la valorisation du terrain CFF en gare des Eaux-Vives. Double illustration du processus actuellement mis en œuvre. Que la ville se crée autour des axes de mobilité, cela paraît aller de soi; qu’elle se pense et se planifie à partir des espaces publics, définis désormais comme prioritaires, cela est beaucoup plus nouveau. L’urbanité au sens premier du terme devient la locomotive des projets. C’est dans cet esprit qu’a été conçu le projet de parc situé entre celui des Evaux et la plaine de l’Aire. De manière concertée et planifiée, la Genève agrandie de demain est voulue plus verte encore que celle d’aujourd’hui.
Parmi les grands dossiers, il en est un, décisif pour la mutation de leur ville, dont les Genevois attendent beaucoup, celui du réaménagement du périmètre Praille-Acacias-Vernets, le fameux PAV. Un premier concours, celui de la Marbrerie, jugé au printemps 2012, portait sur la réalisation de logements, dont 70% d’utilité publique, ainsi que le développement d’activités. Si aujourd’hui l’essentiel de l’effort porte sur la mise au point du Plan directeur de quartier, deux opérations importantes sont annoncées. L’une concerne le secteur de l’Etoile, futur cœur de ce territoire de 230 hectares pour lequel un mandat d’études parallèles est lancé afin d’en définir le programme. L’autre, la caserne des Vernets dont le terrain de 4,6 hectares se prête à la construction de quelque 1500 logements. Un concours de projets s’adressant à des équipes formées d’investisseurs et d’architectes se déroule sur ce site principalement destiné à la construction de logements.
Dans ce périmètre qui n’est pas une friche mais comporte habitants et activités, la concertation et l’accord politique revêtent une importance primordiale. Pour progresser, Nathalie Luyet, directrice des missions opérationnelles à l’Office de l’urbanisme, propose de procéder par zones-tests aux délimitations précises, où les projets, développés en parallèle du travail sur grande échelle, viendront nourrir ce dernier. Dans le PAV, objet de tant de polémiques et de dissensions, on assiste ainsi au passage de l’urbanisme planificateur de cabinet à celui de terrain, expérimental et pragmatique.
A l’opposé de l’attitude méfiante qui prévalait jusqu’ici, une conscience urbaine prend corps, partagée par des promoteurs privés qui n’ont pas mis longtemps à percevoir les immenses opportunités que recèle Genève. Car l’importance de ce qui se prépare impressionne. Et c’est sans parler de la contribution qu’y apportent les organisations et les entreprises internationales. Sous l’impulsion du campus de la Paix qui progresse à grands pas, tout le périmètre de Sécheron change de visage. Le Grand-Saconnex attend le chantier d’un autre campus, celui de la Santé, où s’élèvera le bâtiment du Secrétariat du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Enfin, c’est de Japan Tobacco International que Genève reçoit son premier ouvrage à grand spectacle tout en verre et aluminium, ne reposant que sur deux points d’appui au sol.
Volontiers accusés d’inertie jusqu’ici, les pouvoirs publics ont pourtant fait leur part au cours des dernières années. En particulier l’Etat genevois, qui a porté ses investissements à une hauteur considérable: 500 à 600 millions de francs en moyenne annuelle, dont 44% concernent des réalisations nouvelles. Sauf que, sans vision globale et de longue portée clairement énoncée et publiquement partagée, l’effort est resté imperceptible. Aujourd’hui, progressivement, cette vision s’affirme et s’affiche. Et les Genevois renâclent moins à s’engager dans des grands projets et des grands chantiers.
Après quatre décennies sans projets d’envergure, le canton se replace à la hauteur de ses ambitions