«Ma sœur m'a dit: «Si notre père te voyait militer comme cela pour le oui, il viendrait te casser tes crayons.» Oui, dans cette affaire, même les morts nous regardent.» Le sociologue Bernard Crettaz n'en est toujours pas revenu. Après une année de campagne, de discussions de bistrots et de forums officiels, le processus de fusion des six communes de sa vallée natale, le val d'Anniviers - qui doit trouver son épilogue ce week-end -, s'est déroulé dans un climat étrange de non-dits, de méfiance rentrée, de paranoïa, avec un mot revenant sans cesse: représailles.

Alors que, sur le papier, tout paraissait couler de source: une vallée à l'identité globale forte - on se revendique Anniviard et on est perçu comme tel à l'extérieur -, et des communes dont l'autonomie ne date que du début du XXe siècle.

Sortir les cadavres des tombes

A l'arrivée pourtant, une grosse probabilité de victoire du «non», des enfants qui n'osent pas dire à leurs parents ce qu'ils vont voter, des parents qui dissimulent leur choix à leurs propres voisins, des élus, même, qui refusent de dévoiler leur opinion. Quel que soit le résultat, les Anniviards se retrouvent aujourd'hui un peu avec une autre image d'eux-mêmes. «On a présenté un projet trop technocratique, où la commune est réduite à quelque chose d'administratif alors qu'elle est bien plus que cela, un des hauts lieux de l'identité», analyse Bernard Crettaz.

Son homonyme, Simon Crettaz, président de Saint-Jean et surtout «président des présidents» et porte-drapeau de la fusion, se veut plus terre à terre: «Ces histoires d'identité, c'est de la philosophie. On habite ici, l'appartenance à la vallée est incontestable, même si on est d'abord attaché à son village. Ce qui se passe c'est qu'autrefois les communes étaient unies, puis elles se sont séparées, comme Ayer et Vissoie, et certains veulent faire sortir les cadavres des tombes».

Un héros venu d'ailleurs

Bref, le malaise vient de loin et n'épargne guère que les Anniviards d'adoption, comme le Fuillerain Tarcis Ançay, facteur à Vissoie, mais habitant la commune d'Ayer, dont il a épousé une citoyenne, Nadine Epiney, et devenu un héros dans toute la vallée après avoir remporté l'édition 2006 de Sierre-Zinal, à la barbe des cracks internationaux. «Les Anniviards ont un tempérament bien trempé, ce n'est pas facile de s'intégrer. Mais moi, je n'ai pas eu de problèmes, de par ma profession j'ai vite connu tout le monde. Ma femme m'avait prévenu: «J'espère que tu n'attraperas pas la mentalité des Grimentzards.»

Nadine proteste: «Non, j'ai dit la mentalité d'Anniviers. D'ailleurs, il n'y a pas de différence. Autrefois peut-être, quand les villages étaient plus isolés. Aujourd'hui quand on parle de la mentalité de tel ou tel village, c'est seulement pour se charrier un peu.»

«Tellement petit»

Le facteur galopant, lui, trouve «que ce serait plus simple et plus efficace d'être ensemble: on est tellement petit, on serait plus fort, notamment pour la promotion de la vallée. Les équipes de foot et de hockey ont bien fusionné, on n'a pas fait tant d'histoires: il n'y avait plus assez de joueurs pour avoir un club dans chaque commune».

Et de porter l'estocade de l'unité: «Depuis Sierre, une fois passés les premiers virages et quand on arrive au premier village, Niouc, on ne se dit pas: «Tiens, je suis sur la commune de Saint-Luc», mais: «Voilà j'entre dans le val d'Anniviers.»

Rien n'est simple, on le voit, pour cette communauté effectivement minuscule - 2200 habitants - accrochée sur un vaste territoire, et qui a remplacé la transhumance saisonnière et paysanne par le va-et-vient quotidien des pendulaires: près de 30% des Anniviards travaillent en plaine.

«On n'a pas 36 solutions, explique Simon Crettaz, on n'en a qu'une: le tourisme. Toutes les tentatives d'installer des petites industries dans les années 70, notamment dans l'horlogerie, ont montré que ces petites unités ne résistaient pas au moindre soubresaut de la conjoncture. Alors qu'un projet comme celui des bains thermaux à Grimentz, cela représente entre 50 et 80 postes de travail.»

Pour Bernard Crettaz, cette question de l'avenir économique du val d'Anniviers aurait dû être discutée à l'occasion de la campagne sur la fusion: «Dommage qu'on n'en ait pas profité pour faire des Etats généraux de la montagne, car la question se pose partout dans les Alpes. Mais dans le val d'Anniviers, elle est particulièrement dramatique, puisque la vallée, contrairement à Verbier ou à Montana, n'a pas encore trouvé son image.»

Domestiques dans le supermarché touristique

Et le sociologue d'énumérer les difficultés: «Il s'agit par exemple de savoir comment on va faire cohabiter des stations à boom touristique et des villages vidés, sinistrés. Un contraste particulièrement frappant, ici, puisque deux lieux distants de quelques kilomètres peuvent avoir des accès complètement différents à l'économie. Savoir aussi comment on va réaliser l'équilibre entre la population et les gens venus de l'extérieur et qui ne se réduisent pas à de simples domestiques dans le supermarché touristique. Comment, aussi, on va maintenir l'agriculture de montagne.»

«Eternellement cloué dans le val d'Anniviers»

Des questions effectivement essentielles. Simon Crettaz lui-même, qui possède un bureau d'ingénieurs à Saint-Jean, a dû en ouvrir un autre à Sierre: «Impossible d'être présent sur un marché qui va de Sion à Brigue en restant au fond du val d'Anniviers.»

Un dilemme d'autant plus présent que les Anniviards ne pratiquent pas volontiers l'exil. «Quand on a goûté à la vie dans cette vallée, on n'a plus trop envie de la quitter, malgré les conditions difficiles, en hiver», explique Tarcis Ançay.

Simon Crettaz, lui, s'il avoue ne pas pouvoir jurer qu'il «restera éternellement cloué dans le val d'Anniviers», ne voit pourtant guère qu'«une opportunité à Londres ou New York» pour le déplacer. Nadine Ançay raconte, elle, que «les jeunes de la vallée, s'ils partent à la fin de leur scolarité, c'est pour apprendre les langues, l'allemand, l'anglais, dans l'espoir de pouvoir se réinstaller ici en travaillant dans le tourisme».

Le dernier bout de terre

Des jeunes qui, tout comme les plus anciens, ne se sont guère manifestés dans le débat sur la fusion. Il a fallu que Le Nouvelliste, dirigé certes par un Anniviard bon teint - Jean Bonnard -, immerge pendant une semaine un journaliste dans la vallée pour qu'un petit groupe de jeunes électeurs vienne dire son ras-le-bol d'une «manière ancestrale de faire de la politique» et exprimer son espoir que «la fusion brise tous les privilèges qu'ont certains clans, certaines familles, dans les communes. C'est ce qui fait le plus peur aux opposants.»

Bernard Crettaz, de son côté, identifie deux manières de refuser cette union, qui semblait aller de soi: «Il y a un rejet lié à l'ultramodernité. Comme si l'on disait: «On voit très bien qu'au niveau mondial, les fusions, par exemple des grandes entreprises, ça n'est pas l'idéal, pourquoi vouloir nous imposer ça? Ou face à la globalisation, la mondialisation, pourquoi nous enlever le dernier morceau de terre dont on est encore maître?» Et puis, il y a un refus qui est celui de l'archaïsme, qui fait ressurgir les rivalités de clans, de familles, de partis, de villages.»

Quant au kamikaze du Nouvelliste, cinq doubles pages de reportage plus tard, il en tire comme conclusion que les Anniviards sont «passés maîtres dans l'art du poker menteur».

«Une société de l'obscurité»

Ce refus généralisé d'exprimer son opinion, de dévoiler son vote, a laissé Bernard Crettaz pantois: «Cela a révélé que notre société de transparence était en fait une société de l'obscurité, où les gens ont des tabous, des secrets. Comme il s'agit d'un processus purement administratif, on parle de complot, on accuse de manipulation des leaders pourtant très softs.» Simon Crettaz, qui a en effet gagné dans cette histoire le titre inattendu de grand manipulateur, trouve néanmoins la prudence taciturne des Anniviards compréhensible: «C'est une décision très personnelle à prendre qui touche à la vie de chacun. Il est plus facile de s'exprimer publiquement sur le milliard pour les pays de l'Est.»

Un vote d'adieu

A quelques heures du verdict, les regards se tournent vers Chandolin et Ayer qui pourraient dire non. Un refus de cette dernière commune, qui pèse 28%, enterrerait le processus de fusion. Si le président Crettaz se refuse à tout pronostic, le sociologue Crettaz pense que «le vote de dimanche sera négatif. Mais ce sera un votre d'adieu, car dans cette région si riche en rites funéraires, on n'a pas pensé à faire le deuil. Moi-même qui appartiens à la génération de l'autonomie des communes, qui ais même fait mon travail de doctorat sur ce sujet, j'ai dû faire mon deuil avant de prôner le oui. Mais très vite, après quelques années, après ce non passionnel, viendra un oui de raison.»