Vite, une loge au Grand Conseil. Vendredi, les places seront chères à la tribune du Parlement genevois. On y croisera peut-être Tobias Richter, le patron du Grand Théâtre, et Lorella Bertani, la présidente de sa Fondation. A vrai dire, il est peu probable qu’ils soient présents, mais ils auront leurs émissaires. C’est que l’enjeu est de taille: basses et ténors de la chambre doivent se prononcer sur un projet de loi qui prévoit une dotation de 500 000 francs pour 2015, autant pour 2016. Une paille, dites-vous?

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Ces montants peuvent certes paraître dérisoires: soutenu principalement par la Ville, le paquebot est doté d’un budget de quelque 60 millions. Mais ces aides promises et d’ailleurs revues à la baisse – le projet de loi de février 2015 prévoyait 2 millions pour 2016, 3 pour 2017 – doivent permettre de combler en partie un trou structurel, souligne Sami Kanaan, magistrat socialiste, responsable municipal de la Culture. A ce déficit s’ajoute une faiblesse conjoncturelle due, elle, à l’installation provisoire de la scène à l’Opéra des Nations: la jauge de cette nef en bois est inférieure à celle de la salle de la place de Neuve, ce qui a des conséquences sur la billetterie. «Le Grand Théâtre est bien géré, il rencontre son public, souligne de son côté Lorella Bertani. Nous attendons avec intérêt le vote du Grand Conseil.»

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Mais au-delà de cette subvention, le choix du Grand Conseil donnera aussi une indication sur les intentions du canton vis-à-vis du Grand Théâtre. Dans le Monopoly auquel donne lieu, entre la Ville et l’Etat, l’exigence fixée par la Constitution d’en finir avec les financements croisés, ce dernier a jeté son dévolu sur le bastion lyrique. François Longchamp, président du Conseil d’Etat, l’affirme volontiers: il est souhaitable que la prestigieuse enseigne rejoigne le giron du canton – qui en échange a renoncé à cofinancer le fonctionnement de la Nouvelle Comédie.

Les raisons d’une passion

Pourquoi un tel empressement? Parce que le Grand Théâtre ne saurait être porté par une seule commune, si riche soit-elle. «C’est une institution dont le rayonnement va très au-delà de la ville, il serait logique que le canton en ait la charge», confirme Nathalie Fontanet, chef du groupe PLR au Grand Conseil. «C’est très joli tout ça, commente en substance Sami Kanaan. Mais un tel transfert ne peut se faire en un tournemain. La Ville est, je vous le rappelle, propriétaire du bâtiment, une partie du personnel est municipal. Il faudra qui plus est entendre les communes genevoises dont les habitants seront appelés à contribuer si le canton reprend l’institution. A Zurich, la cantonalisation de l’Opéra a nécessité dix ans.»

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«Il y a une autre raison à cet intérêt du canton, explique un haut fonctionnaire de la Culture. L’opéra fait partie des conditions-cadres de l’accueil de la Genève internationale, il est hors de question de le laisser à la Ville qui penche traditionnellement à gauche.» L’enjeu serait donc aussi symbolique que politique. «Pour la droite, c’est un trophée», note ce même haut fonctionnaire. Les jeux seraient-ils donc faits?

Coup de théâtre possible

Pas si sûr, selon Simone de Montmollin, député PLR au Grand Conseil. «Sur le principe, je suis favorable à la cantonalisation, mais il faudra en évaluer toutes les implications» Aux premières loges, vendredi, on assistera au prologue d’un drame à rallonge. Certitude: les 500 000 ans prévus pour 2015 et 2016 ne suffiront pas à combler le trou structurel. Mais certains espèrent des péripéties en coulisses: qu’à la faveur d’amendements, le parlement augmente son aide. Ce qui serait aussi une façon pour la droite cantonale de montrer qu’elle tient à un joyau que beaucoup lui promettent.