Le 17 décembre 2003, la Ville de Zurich débaptisa la place Stauffacher pour la renommer place Ernst-Nobs. Elle rendait ainsi hommage à un homme qui avait fait l'événement tout juste soixante ans plus tôt: Ernst Nobs fut le premier socialiste élu au Conseil fédéral.

Comme le Parti agrarien de Rudolf Minger, le Parti socialiste tentait depuis 1929 d'obtenir de la majorité radicale/catholique-conservatrice le droit de siéger au gouvernement fédéral. Ce droit lui fut plusieurs fois refusé. Jusqu'au 15 décembre 1943, date de l'élection du Zurichois, d'origine bernoise, Ernst Nobs.

Il faut dire que le PSS venait, en pleine guerre, de faire main basse sur le Conseil national. En raflant 56 sièges (sur 194), soit 11 de plus qu'auparavant, il était devenu le premier parti à la Chambre du peuple. La droite ne pouvait plus lui barrer l'accès au gouvernement.

Leader de la grève générale

A l'époque comme plus récemment, la participation du PS au Conseil fédéral faisait l'objet de débats nourris. Une fois la décision prise de tenter l'expérience, la candidature d'Ernst Nobs, appelé à remplacer un radical zurichois, alla de soi au PS. Au grand dam de la droite, qui se voyait imposer un homme condamné à quatre semaines de prison par la justice militaire pour avoir été l'un des leaders de la grève générale de 1918. Marxiste, très ancré à gauche, il était, à la fin de la Première Guerre mondiale, membre du Comité d'Olten. Plus tard, il remit certains de ses principes en question, observe l'historien Tobias Kästli qui a publié sa biographie*.

Instituteur puis journaliste, Nobs fut conseiller d'Etat dès 1935 et maire de Zurich en 1942. Le 15 décembre 1943, alors qu'il était proche de la soixantaine (il était né le 14 juillet 1886), il entra, comme premier représentant de son parti, au Conseil fédéral.

On lui confia les Finances, ce qui n'était pas un cadeau, car les dépenses de la défense nationale avaient creusé un trou béant dans le budget fédéral. Selon Tobias Kästli, il s'efforça, face à six radicaux et catholiques-conservateurs, de suivre une ligne pragmatique, mais ne parvint jamais à réorganiser les finances fédérales. La question de l'équilibre entre les différents types d'impôts se révéla insoluble. Il dut aussi faire face aux premières critiques adressées aux banques suisses, accusées d'avoir donné refuge à l'argent et à l'or des nazis.

Nouvelle cure d'opposition

Lorsque, en 1951, il démissionna pour raisons de santé - il mourut en 1957 -, le PS n'eut aucun mal à conserver son siège. C'est un autre Zurichois, Max Weber, né le 2 août 1897 dans le quartier ouvrier d'Aussersihl, qui lui succéda. Licencié en sciences économiques, journaliste, professeur, il reprit le dossier des finances là où Ernst Nobs l'avait laissé. Il parvint, à grand-peine, à convaincre le parlement d'adopter son projet de réforme des finances fédérales, qui proposait un rapport équilibré entre les impôts directs et indirects.

La droite lança le référendum, et le peuple rejeta la réforme de Max Weber le 6 décembre 1953. Ecœuré, il annonça immédiatement sa démission et le PS opta pour une nouvelle cure d'opposition. Max Weber, qui reprit ensuite l'enseignement aux Universités de Berne et de Bâle avant de décéder en 1974, fut remplacé au printemps 1954 par un radical.

En décembre de la même année, trois sièges devinrent vacants au Conseil fédéral. Revenant sur sa décision de 1953, le PS en revendiqua carrément deux. «Une situation nouvelle et imprévue s'est présentée», déclarait à la tribune de l'Assemblée fédérale le chef du groupe, Fritz Grütter, pour justifier l'appétit du PS. La droite était prête à lui en céder un, mais pas plus. Le PS resta donc dans l'opposition. Jusqu'au 17 décembre 1959, date de la création, à l'occasion d'une quadruple vacance au gouvernement, de la célèbre formule magique.

*«Vom Bürgerschreck zum Bundesrat» (De la terreur des bourgeois au Conseil fédéral), par Tobias Kästli, Editions Orell Füssli, 1995.