Le pays assiste le 17 décembre 1959 à une révolution politique de taille au niveau de son gouvernement. Ce dernier, marqué par une hégémonie ininterrompue des radicaux - qui n'ont jusqu'à cet instant laissé que quelques miettes aux autres - voit cette majorité voler en éclats pour laisser la place à une nouvelle formule dite «magique». Désormais, et durant 44 ans, les sièges seront répartis comme suit: deux radicaux, deux démocrates-chrétiens (alors Parti conservateur chrétien-social), deux socialistes et un UDC (alors Parti des paysans, artisans et bourgeois, le PAB).

La parité devenue obsession

La paternité de la formule 2-2-2-1 revient à Martin Rosenberg, secrétaire général du Parti conservateur. Elle ne s'est toutefois pas imposée d'un coup de baguette. Elle est le résultat d'un rééquilibrage progressif des forces entre 1943 et 1959.

Lorsque le peuple repousse une proposition de loi sur les finances en 1953, le magistrat Max Weber - deuxième socialiste à siéger au gouvernement - démissionne, à la surprise générale (LT du 21.07.07). Son parti décide alors de se retirer dans l'opposition jusqu'au jour où il obtiendra deux élus. Obtenir la parité aux dépens de la prépondérance des radicaux: cet objectif devient alors une obsession pour le PS comme pour les conservateurs.

L'année suivante, le départ simultané de deux radicaux et le décès d'un conservateur ouvrent un vaste champ aux manœuvres partisanes. Les socialistes annoncent d'abord une double candidature, puis la retirent. Martin Rosenberg propose alors aux socialistes un marché: ils l'aident à briser l'hégémonie des radicaux et à atteindre la parité 3 PDC, 3 PRD. En contrepartie, les conservateurs s'engagent à imposer rapidement une nouvelle parité (trois partis ont deux représentants, le PAB gardant le sien) dans laquelle les socialistes seraient intégrés. L'accord est conclu et les conservateurs obtiennent un troisième fauteuil qui les met en position d'égalité avec le Grand Vieux Parti.

Le dernier coup des radicaux

Il faudra néanmoins attendre cinq ans pour que les socialistes soient payés en retour. En 1959, la démission de quatre conseillers fédéraux crée une nouvelle fois les conditions favorables pour une réorganisation complète. Trois conservateurs ainsi qu'un radical quittent le Conseil, seuls les radicaux Max Petitpierre et Paul Chaudet restent en place en compagnie de l'agrarien Friedrich Wahlen. Favorisée par les consignes données aux conservateurs et aux socialistes, l'opération du 17 décembre 1959 ne s'en révèle pas moins laborieuse.

Les trois membres du collège demeurés en place sont brillamment reconduits. Après eux, le conservateur Jean Bourgknecht est élu au premier tour par 134 voix sur 233. Le socialiste zurichois Willy Spühler obtient ensuite le meilleur résultat de ces élections avec 149 voix sur 238. Puis vient le tour du conservateur Ludwig von Moos d'Obwald, il rassemble 34 voix de plus que la majorité absolue. Le septième siège est par contre âprement disputé.

Un dilemme

Le PS désigne comme candidat son président de parti, Walther Bringolf. Son âge (65 ans), son passé politique - il avait été communiste à l'époque de l'entre-deux-guerres -, ne sont pas du goût des bourgeois. Une partie des radicaux propose alors la candidature de Hans Schaffner, ultime manœuvre pour sauver leur prééminence. Martin Rosenberg, qui tire les ficelles dans les coulisses, fait circuler l'idée de l'élection du socialiste Hans Peter Tschudi.

Au premier tour, Schaffner obtient 84 voix, Tschudi 73 et Bringolf 66. Les socialistes se trouvent alors devant un dilemme: s'ils continuent à voter Bringolf, il y a un risque que le radical Schaffner soit élu et que la formule magique échoue. Doivent-ils dès lors soutenir Tschudi, solution qui, désormais, paraît la seule possible pour conquérir deux sièges au gouvernement? Au deuxième tour, Tschudi obtient 107 voix, Schaffner 91 et Bringolf 34, ce dernier décide de retirer ouvrant la voie à l'élection de Hans Peter Tschudi. Le Bâlois obtient, en effet, 129 voix au troisième et ultime tour. La formule magique est ainsi née sous les yeux de nombreux téléspectateurs qui, grâce à la première retransmission télévisuelle, ont pu assister à l'événement.