«Je l'annonce officiellement: je dois refuser mon élection au Conseil fédéral.» Ce mercredi 10 mars 1993, Francis Matthey renonce à enfiler le costume que le parlement lui a tendu une semaine plus tôt. «J'ai hésité. J'ai beaucoup hésité. Mais, seul, on est rarement en bonne compagnie», ajoute-t-il. En abdiquant, le socialiste neuchâtelois met fin à l'une des semaines les plus folles qu'ait vécues le Palais fédéral, une semaine qui a eu pour étapes Berne, Genève, La Chaux-de-Fonds, Zurich et... Tartegnin!

Retour en arrière. Le 13 janvier 1993, un mois après le rejet de l'EEE, René Felber annonce sa démission pour raison de santé. L'élection de son successeur est agendée au mercredi 3 mars. Deux favoris s'imposent rapidement: Francis Matthey, conseiller national et conseiller d'Etat, ancien maire de La Chaux-de-Fonds, et Christiane Brunner, Genevoise, conseillère nationale et présidente du syndicat FTMH.

La méfiance de la droite

Dix ans après l'échec mortifiant de Lilian Uchtenhagen, le PS, alors présidé par le rusé Peter Bodenmann, se détermine rapidement pour une candidature féminine. Tour à tour, le comité directeur, le comité central et le groupe parlementaire désignent Christiane Brunner candidate unique. Francis Matthey obtient dix voix devant le groupe - contre 32 pour la Genevoise -, ce qui, aux yeux de la droite, lui laisse encore une petite chance. Christiane Brunner, dont la droite se méfie, est auditionnée par le PDC et par une douzaine de radicaux.

Le 3 mars, alors que des dizaines de femmes sont rassemblées devant le Palais fédéral, Francis Matthey est élu au deuxième tour, par 130 voix contre 108. Alors que les partis de droite pensent que les socialistes s'accommoderont de l'élection du Neuchâtelois, la machine s'emballe. Dehors, sous la neige, les femmes sont en larmes. A l'intérieur du bâtiment, l'agitation est telle que Francis Matthey monte à la tribune et propose une suspension de séance. Le groupe socialiste se réunit dans l'urgence et demande une semaine de réflexion. Le lendemain, nouvelle séance de crise, au terme de laquelle le groupe annonce qu'il étudie une dizaine de solutions. Il prévoit de se retrouver le lundi 8 mars.

Peter Bodenmann et le secrétaire général du PS, André Daguet, se mettent en route - l'expression n'est pas usurpée - le vendredi 5. Ils louent une Mercedes rouge équipée d'un téléphone mobile - une rareté à l'époque. Ils se rendent à Genève et à La Chaux-de-Fonds, multiplient les sondages auprès des autres partis.

Le samedi 6 mars, ils sont à Zurich. Un meeting du comité central a lieu ce jour-là à la Maison du peuple, en marge d'une manifestation des femmes socialistes. Tout le monde est là. Francis Matthey fait une longue déclaration devant les camarades, mais il doit bien constater qu'il «n'est pas dans l'air du temps socialiste».

Ruth Dreifuss inéligible!

Le comité central confirme son soutien à la candidature unique de Christiane Brunner. Mais il entrouvre une brèche: il exige que René Felber soit remplacé par «une femme, romande, issue du monde du travail». Ce portrait correspond à Christiane Brunner, mais aussi à... Ruth Dreifuss, dont le nom commence à circuler.

Le dimanche 7, le scénario se précise. C'est devant une propriété de Tartegnin, sur la côte vaudoise, que l'on retrouve la Mercedes. Dans la villa, Peter Bodenmann, André Daguet, Christiane Brunner, Francis Matthey, Ruth Dreifuss et son frère Jean-Jacques, propriétaire des lieux. Francis Matthey se déclare prêt à se retirer à condition que la droite accepte une double candidature Brunner-Dreifuss et vote pour l'une des deux. En l'occurrence pour Ruth Dreifuss, un succès de Christiane Brunner paraissant improbable.

Reste un (gros) détail à régler: Ruth Dreifuss n'est pas éligible! La Genevoise est domiciliée à Berne. Or, à cette époque-là, il est exclu d'avoir deux conseillers fédéraux du même canton, et Berne est déjà servi avec Adolf Ogi. Il faut donc envisager en catastrophe un transfert de ses papiers à Genève.

La première présidente

Le lundi 8 mars, le groupe parlementaire approuve ce scénario. Le double ticket est ensuite présenté à la presse. Une demande de transfert de domicile est adressée à la police des habitants de Genève, qui confirme l'enregistrement de Ruth Dreifuss par un fax daté de 17h05. La droite fulmine. Le chef du groupe libéral, feu Jean-François Leuba, est le plus dur. Il parle de «tour de passe-passe», d'«acte totalitaire». Le mardi 9, les deux femmes sont auditionnées par les radicaux et le PDC. Ruth Dreifuss impressionne par sa connaissance des dossiers. A l'aube du 10 mars, son élection, inimaginable une semaine plus tôt, ne fait plus l'ombre d'un doute. En tête aux deux premiers tours, elle est élue au troisième par 144 voix contre 32, après que Christiane Brunner, écœurée, eut annoncé son retrait de la course aux intrigues. Ruth Dreifuss devient ainsi la deuxième conseillère fédérale de l'histoire. Elle sera, en 1999, la première présidente de la Confédération et prendra sa retraite en 2002.